Les bruits familiers se fondent dans l’agitation sonore indistincte du pub. Aingeal garde le regard posé sur les verres qui s’entrechoquent au-delà du comptoir. L’ambiance n’a rien d’apaisant. Elle égaye et excite les plus alcoolisés. Mais elle s’y est accoutumée. C’est le genre d’endroit où l'euphorie est constante. Là où l’excès se mêle à la banalité du quotidien. Là où les rires s’élèvent en un instant, avant d’être noyés dans le tumulte général. Dans l’attente, l’espace d'une seconde, elle se surprend à écouter une conversation qui ne la concerne pas. Un vieux réflexe. Celui d’une oreille toujours aux aguets, d’une curiosité passive qu’Aisling ne cherche même plus à refréner. Les anecdotes se ressemblent toutes : des disputes insignifiantes, des amourettes sans importance. Toujours les mêmes histoires qu’on répète sans grande conviction. Rien qui vaille la peine d’être retenu.
Son attention revient sur son propre espace, sur la table où la rousse s’est installée sans rien commander. Elle ne se sent pas pressée. Elle n’est pas impatiente, seulement présente. Ancrée dans cet instant avec une tranquillité qu’elle s’efforce de préserver. Puis, une ombre familière glisse dans son champ de vision. Aingeal ne tourne pas immédiatement la tête. Elle préfère lui laisser le temps d’arriver, de se frayer un chemin entre les tables encombrées. Le laisser prendre place sans qu’elle ne brise elle-même le silence. Elle sent sa présence, bien avant que la chaise ne soit tirée, bien avant qu’il ne dise quoi que ce soit.
Lesley. Une constante qui s’est imposée dans son quotidien depuis quelque temps. Une présence à la fois familière et imprévisible. La professeure tourne légèrement le regard vers lui, sans précipitation. Je n’ai rien pris. Sa voix reste douce, presque lointaine dans tout ce bruit ambiant. Elle ne précise pas pourquoi, cependant. C’est inutile. Il saura bien le deviner. Elle se contente de le détailler, de le regarder s'installer avec aisance. La rousse prend note du sourire qui illumine ses traits, de sa manière toujours aussi détendue de s’intégrer à l’environnement. Il ne semble jamais s’éteindre, peu importe le contexte. La demi-vélane effleure le bois de la table du bout des doigts, avant d’être absorbée par autre chose. Ses yeux glissent un instant sur la carte qu’il tient entre ses mains, captant les choix possibles sans véritable intérêt. Elle n’a jamais été difficile sur ce sujet. Commander une boisson n’est jamais une décision qui demande une grande réflexion, encore moins ce soir.
Son regard hétérochrome remonte finalement vers lui. Ses yeux analysent sa posture, son expression, son humeur. Comme on capte les détails d’un tableau qu’on a déjà vu, mais qu’on continue d’observer pour en saisir toutes les nuances. J’ai attendu. C’est vrai. Un peu. Aingeal sourit. Mais pas trop. Elle laisse un léger silence, juste assez long pour laisser croire qu’il y avait quelque chose à interpréter. Mais rien d'insurmontable. Sa voix est calme, légèrement amusée. Elle ne lui reproche rien, elle constate. J’aime être légèrement en avance. Finissant par décroiser les bras, la rousse laisse une main glisser sur la table. Elle jette un regard furtif aux alentours. Toujours les mêmes visages, toujours la même agitation. Il n’y a rien de neuf, rien qui puisse captiver son attention au-delà du strict nécessaire. Alors, elle revient à ce qui mérite bien plus d’intérêt ce soir.
Un cocktail maison ? L’amusement est subtil, glissé dans le timbre de sa voix plutôt que dans l’expression de son visage. Pas une moquerie, simplement une constatation teintée de légèreté. Ni trop sage, ni trop audacieux. Une valeur sûre pour une belle soirée. Elle incline légèrement la tête, comme si elle l’évaluait, comme si quelque chose clochait légèrement dans cette évidence. Aingeal ne cherche pas de réponse immédiate, elle lui laisse le soin de réagir comme il le souhaite, si l’envie lui prend. Je vais prendre la même chose. Son fil de pensée se remet à tourner. Alors… comment trouves-tu l’école, maintenant que tu y enseignes ? La question est posée avec une simplicité apparente, mais son regard, lui, demeure attentif. Il y a toujours une nuance à saisir dans la manière dont les gens parlent de leur quotidien. Puis, Aisling laisse son coude reposer contre la table dans un geste souple, dénué de précipitation. As-tu déjà trouvé tes repères, ou as-tu encore l’impression d’être un étranger dans ces murs ? Un léger sourire traverse ses lèvres, presque imperceptible. Il y a mille façons de répondre à cette question. Certaines superficielles, d’autres plus sincères. Elle attend de voir vers quelle direction il choisira d’aller. Et surtout… Qui est ton élève préféré ? Le ton oscille entre amusement et malice. Une question innocente en apparence, mais qui veut détendre l’atmosphère et être révélatrice. La rousse sait comment fonctionne l’enseignement. Elle sait que, malgré toute la neutralité du monde, il y a toujours des élèves qui se démarquent. Ceux qui retiennent l’attention d’une manière ou d’une autre. Les excellents. Les pires. Les plus surprenants. Et, au fond, la manière dont on choisit de les voir en dit souvent plus sur nous que sur eux. C’est une porte entrouverte sur notre propre perception, une indication subtile de ce que l’on valorise, de ce que l’on redoute ou de ce que l’on envie. De ce que l’on est.