Avec @Carrie
La femme aux traits tirés ne peut s'empêcher de me remercier des dizaines de fois d'affilée, serrant mes mains dans ses mains moites. Je lui fais un sourire coincé. Je veux juste qu'elle me lâche, je n'aime pas sentir cette moiteur se répandre sur ma peau. Mais je ne peux décemment pas le lui dire, j'ai un rôle à tenir et un visage professionnel à maintenir.
Mrs. Kellengam a fait appel à mes services car, depuis le douloureux décès de son fils âgé de trente-deux ans, elle a l'impression qu'il hante son appartement et ne parvient pas à trouver la paix. Elle n'a pas marchandé, assurant que mon prix serait le sien, qu'elle ne souhaitait qu'une seule chose : que son fiston repose enfin en paix.
J'ai fait mon petit show habituel. Nous nous sommes installées dans le salon, j'ai sorti de mon sac mon nécessaire à encens -j'ai compris que les Moldus aiment associer surnaturel, spiritisme et encens. Je lui ai fait faire quelques exercices de respiration et de relaxation les yeux fermés, histoire que son esprit soit détendu et donc plus facilement pénétrable pour ma legilimencie. Puis je lui ai demandé de se concentrer sur son fils, les images qu'elle garde de lui, les petits détails qu'elle a toujours aimé remarquer chez lui. Je l'ai guidée de ma voix sur les éléments à se remémorer -un détail physique, une façon de se mouvoir, une intonation de voix particulière, un tic, ses expressions favorites... De là, nous en sommes venues aux souvenirs des derniers moments passés avec lui. Et je me suis rendu compte que mère et fils se sont violemment disputé, ce qui a conduit le fils à claquer la porte, monter dans sa voiture pour rejoindre sa maison à trente kilomètres de Londres. Logement qu'il n'a jamais atteint puisqu'un accident l'a fauché en cours de route. Hôpital, coma, jamais de réveil.
A partir de là, ça a été facile.
Prétendre que le fils est attaché à sa mère par les paroles non-dites, les excuses non prononcées, les regrets d'avoir eu une dispute pour dernière interactions. Des larmes, des sanglots, des je suis désolée, je ne t'en veux pas et hop, le tour est joué.
Mrs. Kellengam a rouvert les yeux, visiblement plus apaisée.
Je lui ai assuré qu'elle avait fait ce qu'il fallait. Que son fils avait entendu ses regrets et avait pu formuler les siens à travers moi. Qu'il était désormais prêt pour le grand voyage.
C'est comme ça que je quitte l'appartement 425 de cet immeuble londonnien.
J'emprunte l'ascenseur pour descendre les quatre étages et pousse la porte du hall. La lumière du jour me fait cligner les yeux. Pour une ambiance plus feutrée, j'ai demandé à Mrs. Kellengam de fermer les rideaux du salon. Nous avons donc passé près d'une heure plongées dans l'obscurité. Il me faut donc un temps avant que mes yeux ne s'habitue à la clarté de ce début d'après-midi.
Ce début de mois de mars apporte encore son lot de fraîcheur, malgré le printemps qui se sent.
Je boutonne mon manteau, vérifie que les billets remis par ma cliente se trouvent bien dans ma poche et m'apprête à reprendre ma route. Je regarde à droite, à gauche, pas de véhicule Moldu, je traverse et monte sur le trottoir d'en face.
Je remarque tout à coup une silhouette.
Au croisement du trottoir et d'une rue perpendiculaire à deux mètres devant moi, une personne se trouve adossée à un mur et semble regarder l'immeuble d'où je viens de sortir.
Intriguée, je m'approche. Mains dans les poches pour les garder au chaud.
Je m'arrête et constate que c'est une femme. Je n'ai pas souvenir l'avoir croisée lorsque je suis montée. Soit je n'y ai pas fait attention, soit elle est arrivée entre temps.
-Vous cherchez quelque chose ? je lui demande d'une voix douce.