Message publié le 11/02/2026 à 07:25
Dans l'encadrement de la porte, une silhouette observait Alison, la tête penchée. Silhouette qui n'avait pas beaucoup changé depuis l'année précédente : les mains dans les poches, la posture nonchalante et sombrement calme, Sasha restait silencieux en attendant que la jeune fille le remarquât. Elle-même était vêtue simplement, sans, pour une fois, faire grand cas de son apparence - probablement parce qu'elle se croyait seule.
Ils ne s'étaient guère parlé depuis la rentrée. Tout au plus, ils s'étaient aperçus au détour d'un couloir, ou lors d'un repas à la Grande Salle. Si leurs regards s'étaient croisés, ça n'avait été qu'une fraction de seconde : si leurs prunelles s'accrochaient, l'un ou l'autre détournait immédiatement le regard ; et même ces instants avaient été de toute façon rares.
Sasha avait pourtant pensé à elle. Mais à quoi aurait-il servi de faire de nouveau irruption dans sa vie après la conclusion de leur soirée d'été ? Charlie lui avait appris que son père était rentré. Il les avait supposées toutes les trois comblées et réunies dans le bonheur, et lui plus superflu que jamais. Et lorsque le nom d'Alison Carter était sorti de la Coupe de Feu, il avait comme bien d'autres ressenti la morsure de la déception de ne pas être choisi. Mais il s'était vite raisonné : un étranger ne pouvait pas représenter Poudlard ; il se sentait même idiot d'avoir été mettre son nom dans la Coupe. Il fallait pour cela une enfant du pays, et Alison, dans sa volonté de démontrer que les femmes pouvaient être d'aussi bonnes sorcières que les meilleurs sorciers, faisait la candidate idéale.
Maintenant qu'elle avait la réputation et sa famille réunie, à quoi lui aurait-il servi ?
Sasha finit par entrer dans la pièce. Un soupir long mais silencieux vidait ses poumons tandis qu'il s'achemina vers elle, ne s'arrêtant qu'à deux mètres pour se poster contre un piano au clavier protégé par un abattant de bois. Comme tous les soirs, il avait troqué sa robe de sorcier contre un pull lâche et confortable, de couleur pourpre, après avoir raccompagné Kalina auprès de son dortoir.
Ils avaient fait parti des rares qui n'étaient pas allés à la fête après le Tournoi, malgré la déception de sa petite soeur. C'était un peu égoïste de sa part, mais il avait dû lui parler avant qu'elle allât se coucher : il connaissait Kalina et ce n'était pas une bonne idée d'ajouter de l'excitation sur ce qui s'était produit le jour même. Et puis elle avait de grandes cernes et il était sûr qu'elle dormait déjà.
Quant à lui, il avait longuement repensé à ce qui s'était passé.
L'intervention de Freya pour le calmer lui avait laissé une brûlure cuisante. Et puis elle a gagné, non ? Si encore ça avait été Owen, il lui aurait tenu tête, il aurait même été trop heureux d'être en colère contre lui. Mais Freya ? Il lui devait bien trop pour ne pas se plier à son souhait, alors il avait obtempéré. Mais au fond de lui, il lui semblait savoir une vérité que personne d'autre ici ne détenait : aucune victoire ne pouvait effacer des images macabres et des ressentis cauchemardesques. Aucune victoire n'effaçait la sensation d'être abandonné face à son pire ennemi.
Sasha fronça les sourcils, s'efforçant toutefois de ne pas mélanger sa propre expérience et celle d'Alison. Il déglutit au bout d'un moment de silence, puis regarda Alison. Au lieu d'un sourire, il pinça les lèvres dans une mimique d'appréciation.
- Je savais pas qu'tu savais jouer d'un instrument.
Quelle entrée en matière, il ne la félicitait même pas. Mais elle avait reçu sûrement bien assez de félicitations comme cela. Après l'épreuve, tant de monde s'était pressé pour lui parler que lui avait fini par quitter les lieux. Il n'avait entendu que bien plus tard les murmures au sujet d'une défiance entre elle et son père, et avait décidé que tout cela ne lui appartenait pas.
Et puis, qu'aurait-il dit ? Il avait fini par comprendre qu'entre Alison et lui existait un filet invisible qui attrapait ses mots, les emberlificotait dans des significations qui lui étaient étrangères et les délivrait à la jeune fille qui les lui renvoyait avec autant de déformation et, parfois, de violence. Ce filet était probablement à l'origine de son renoncement. En tous les cas, il lui avait appris que peu de choses pouvaient le traverser, que toute tentative de communication était vouée à subir ce sort qui les éloignerait encore davantage.
Et pourtant, il avait l'impression, cette nuit, qu'il restait de son devoir d'envoyer un message. Sans fioriture, sans information superflue, c'était encore la meilleure manière d'espérer qu'il passât relativement intact le filtre qui les séparait.
- Ali, je...
Il s'interrompit le temps de s'humecter les lèvres, et fixer le sol quelques mètres devant lui. La pierre froide accueillait ses mots comme autant de pierres lourdes tombaient de ses lèvres pour choir définitivement ici, dans cette pièce où la pénombre les envelopperaient pour toujours, invisibles à ceux qui n'avaient pas été témoins de leur abandon.
- Je sais ce que c'est de voir des morts qu'on connaît et de croire que c'est notre tour d'y passer.
Sa voix était rauque, définitive. C'était bien la première fois qu'il parlait si franchement de la guerre. Sa guerre. Celle qu'il se trainait chaque jour et chaque nuit comme un bagage hurlant à ses oreilles, invisible et inaudible à quiconque. La seule fois où il l'avait évoquée, c'était face à Charlie et ses questions. Il le regrettait infiniment, comme il s'attendait à regretter cet instant précis où il décidait de l'évoquer aussi en présence d'Alison. N'en profiterait-elle pas pour lui dire qu'il ne pensait qu'à lui-même ? Peut-être. Mais le message n'était pas là et il était toujours de son devoir de le lui transmettre, que le filet entre eux lui laissât l'opportunité d'être entendu ou non.
Il tourna vers elle un regard neutre.
- Si tu as besoin de...
De quoi ? De quoi avait-on besoin dans ces cas-là ? Lui avait eu besoin d'une chose simple et stupide et qu'il n'avait pas eue et qu'il cherchait peut-être encore depuis. Mais Alison n'était pas lui. Et Alison n'avait besoin de personne, et surtout pas d'un garçon, c'était bien connu. Il sortit une main de sa poche, pour montrer sa paume vide et se désigner peut-être un peu lui-même, comme une invitation. Une invitation à rien de spécial. Une invitation à rien, peut-être. Si elle n'avait besoin de rien du tout, c'était parfait, il était là pour le rien du tout qui se produisait en soi après un moment comme celui qu'elle venait de vivre. Le vide béant qu'on ne pouvait pas combler.
- Enfin, si tu as besoin, j'suis là. Et si t'as pas besoin j'suis là aussi.
Pouvait-on faire plus simple ? Pouvait-on déformer ces mots-là ? Certainement.
Alison n'avait jamais besoin de toute façon. Ca ne l'empêcherait pas, lui, de faire ce qu'il fallait.