Un léger sourire ourla les lèvres de Leslie lorsque Lysander affirma que sa préparation faciliterait leur collaboration. C’était le genre de commentaire qu’elle ne prenait ni comme un compliment, ni comme une flatterie : c’était simplement factuel. Elle hocha la tête avec calme, comme pour acter la chose.
- Je ne laisse pas beaucoup de place au hasard, c’est vrai. Je suppose que c’est la nature même de mon métier. Une imperfection de quelques millimètres dans une baguette, un enchantement mal calibré sur une guitare, c’est toute l’harmonie qui s’effondre Monsieur Bramblethorn.
Elle s’était adossée au rebord d’un futur établi, ses bras croisés avec une décontraction apparente. L’éclat de ses yeux démontrait pourtant qu'elle était en terrain connu ici. Son terrain. Elle y était parfaitement à son aise.
- Concernant le carnet d’adresses… j’ai déjà quelques musiciens qui me suivent de loin depuis mes premières créations. Rien de tapageur, mais des passionnés. Des clients fidèles. Certains me réclament des ajustements réguliers, ce qui est bon signe. J’ai aussi l’avantage d’avoir fréquenté pas mal de scènes indépendantes. Mon idée, c’est de ne pas me limiter à un public élitiste ou institutionnel. Ce que je propose doit pouvoir toucher les passionnés de rue comme les virtuoses de salle de concert.
Elle s’approcha d’une des fenêtres pour en dégager un peu la poussière d’un revers de main, dévoilant un rai de lumière sur les murs.
- Je miserai effectivement sur le bouche-à-oreille au début, mais avec une vitrine solide : des instruments de démonstration, une plateforme magique de visualisation, quelques partenariats bien choisis. J’ai déjà commencé à discuter avec deux groupes, dont un duo de violonistes de Birmingham qui cherche un son plus organique.
À la question du timing, elle se redressa un peu, ramenant une mèche de cheveux derrière son oreille.
- Si tout va bien, j’aimerais ouvrir pour la rentrée prochaine, début septembre. Ce qui me laisse cinq mois pour tout mettre en place, aménagement compris. Je garde encore mon poste chez Ollivanders pour l’instant - question de stabilité - mais je commence à basculer mes priorités petit à petit. Elle s’autorise un sourire plus doux, presque nostalgique. Travailler là-bas m’a beaucoup appris. Sur les matériaux, sur la précision, sur les attentes des clients… J’ai mis assez de temps à savoir ce que je voulais faire de tout ça. Maintenant que je le tiens, je n’ai pas l’intention de lâcher.
Harrisounds serait un aboutissement. Son regard se planta dans celui de Lysander avec une assurance tranquille, sans provocation, mais avec la fermeté d’une vision claire. Elle marqua une brève pause, puis ajouta d’un ton plus léger :
- Ce que je veux bâtir ici ne sera pas juste une boutique. J’aimerais en faire un lieu vivant, avec des démonstrations, des soirées d’essais, des vitrines sonores. Permettre à des artistes de tester des prototypes, de collaborer sur des ajustements, voire de faire des performances intimistes. Elle s’approche d’un espace encore vide, esquisse un geste circulaire. Je pensais aménager un petit coin scène ici. Rien de tape-à-l’œil. Juste de quoi accueillir un duo ou un soliste. Et si la sauce prend, pourquoi pas lancer des captations ou des retransmissions enchantées pour toucher un public plus large.
Elle s’interrompt, puis reprend avec plus de pragmatisme :
- Bien sûr, tout ça a un coût. Et c’est là que j’en viens à vous. J’ai budgétisé l’aménagement global à environ 8 000 gallions. J’en prends une partie à ma charge, avec mes économies et un prêt modéré, mais j’aurais besoin d’un apport complémentaire de 3 000 à 4 000 gallions pour ne pas devoir rogner sur les finitions - surtout dans les ateliers. Elle marque une pause. En échange, je suis évidemment prête à négocier une participation sur les bénéfices pendant les deux premières années, ou à intégrer une clause de visibilité pour vous dans la communication autour de l’ouverture et des premiers événements. Si vous avez d’autres types d’arrangements en tête, je suis aussi toute ouïe. Je veux que ce soit une collaboration intelligente, pas juste un chèque et un sourire. Elle étira d'ailleurs le sien en haussant un sourcil vers son investisseur. Si vous avez besoin de voir mes prévisions, mon échéancier ou même quelques premiers retours de mes clients tests, je peux tout vous transmettre dès demain.
Un silence bref, puis elle ajoute avec un petit sourire en coin :
- Et si vous voulez entendre ce que donne une guitare Harrisounds en main… je peux même vous faire une démonstration.