Tu te dégonfles, un peu à la manière d'un ballon. Il s'en tape. Il veut pas des légendaires. Il va l'dire à Elliot. Même qu'il va pas t'aider. Parce qu'il peut pas t'aider. Parce que c'est mort, et que tu pourras jamais voler comme Elliot, parce que t'as peur du vide. T'as envie de chialer, mais tu ravales le tout dans un reniflement méprisant alors que tu balances :
- J'pas l'vertige.
Pas peur du vide. Peur de rien même. T'as croisé les bras, précisément comme le môme que t'es, et ton regard se détourne sur le paysage comme pour y puiser un semblant d'force, ou d'espoir que ce qu'il vient de dire est pas complètement vrai. Que y a des gens qui le vainquent le vertige. Pis que si y en a pas, alors toi tu seras bien l'premier. Charli Blackburn, joueur d'excellence qu'a vaincu son vertige pour devenir le plus grand joueur de Quidditch de tous les temps ouais. Tu t’dis que si tu continues de parler, ça finira par devenir vrai. Comme si dire j’ai pas le vertige assez fort allait faire disparaître la boule dans ton ventre. Celle qui s’est plantée là-haut, à quinze mètres du sol, pis qu'a poussé tellement fort dans ton estomac que t'en as encore un peu la gerbe. Tu renifles encore, pis t’essuies le nez sur ta manche avec une dignité toute relative et tu lâches :
- J’pas l’vertige, juste... j’me suis envolé trop vite, c’est tout. Pis l'balai est super capricieux. J’l’ai senti.
Tu ponctues d’un hochement de tête comme si t’étais un expert en comportement de balai. Faut bien sauver ce qui peut l’être. Tu croises le regard de Spike une demi-seconde, puis tu te reprends.
- Pis même que j'aurais l'vertige, j'le déglingue. Comme t'as pété la vieille chaise de Kayla une fois. J'le démonte, j’te jure.
T’as une petite étincelle de fierté qui retombe aussitôt. T’as beau fanfaronner, t’en peux plus d’être là sur le sol, tremblant comme un crétin, avec ton héros d’un jour qui te dit que tu voleras jamais. Alors tu te redresses un peu, les jambes pas très stables mais le menton bien haut.
- J’te demande pas de me montrer pour que j’fasse pareil. J'veux juste tu m'montre pour apprendre ok ? Même si j’suis nul au début, c'est normal d'être nul au début. T'étais nul au début j'suis sûr, il accuse un peu fort comme pour s'en convaincre.
Que Spike était nul.
Qu'Elliot était nul aussi.
Que les héros naissent pas des héros et qu'ils le deviennent.
Même eux ils ont eu l'vertige, pas vrai ?
Y a un silence. Le genre de silence qui gratte sous la peau. Puis tu rajoutes, plus bas, comme si c’était un secret :
- J’veux juste pas qu'Elliot il sache que j'suis nul alors tu l'diras pas ok. Tu regrettes tout de suite de l’avoir dit, alors tu t’empresses de te redresser d’un bond, les joues en feu, la voix plus forte : j'lui dirais quand j'serais meilleur que lui ça.