Message publié le 14/01/2026 à 10:29
Nellie commençait véritablement à boire les paroles de son interlocuteur. Mellitus maniait les mots avec une aisance qui l’impressionnait même si elle avait chaque fois besoin de quelques secondes de réflexion après ses tirades pour vérifier qu’elle en avait bien compris le sens. Le garçon débitait et les inflexions de sa voix dessinaient une drôle de mélodie dans l’esprit de la jeune sorcière. Il lui tardait de retrouver son piano ce soir pour y déverser toutes les émotions de cette surprenante journée, mais, pour l’heure, elle tâchait de profiter de l’instant présent, chose peu aisée pour une gamine qu’un rien pouvait angoisser.
Elle hochait la tête aux propos du serdaigle sur la neige. Oui, le monde semblait plus doux une fois enneigé, bien qu’en réalité, il se trouvait aussi être plus dangereux. Nellie observait le jeune garçon animé par ses contemplations esthétiques. Lui aussi se faisait progressivement la cible des quelques flocons qui atterrissaient dans ses mèches blondes. Petit à petit, le château s’éloignait derrière eux, mais Nellie avait depuis longtemps la sensation de vivre un moment hors du temps. Mellitus semblait catégoriquement refuser de la laisser croire à sa médiocrité, pourtant, Nellie se sentait plutôt réaliste quant au regard qu’elle pouvait porter sur ses propres capacités. Sa mère aurait probablement incendié le garçon pour avoir osé tenter de mettre dans la tête de sa fille des certitudes pareilles. Mais sa maman n’était pas là, alors Nellie prit les compliments que lui tendait chaleureusement son camarade.
Oui, chez nous, on parle de la langue de Molière, indiqua-t-elle en prononçant l’expression en français, mais à vrai dire, je ne suis pas une grande fan de ses œuvres. Il était vrai que la référence littéraire aurait pu être actualisée depuis, par ailleurs, au-delà de l’expression, elle doutait fort qu’il s’agisse réellement du plus grand ponte de la littérature : il y avait tellement eu d’auteurs et d’autrices en France, ce devait plutôt être une expression qu’une réelle vérité. Et toi, tu écris ?
Nellie ne savait pas bien à quoi rimaient ces histoires de maison. Il n’y avait pas de répartition à Beauxbâtons et elle ne s’attendait pas à en trouver une dans cette nouvelle école. Même s’il ne fallait pas sacrifier la nuance, les stéréotypes avaient la vie dure au château, elle l’avait rapidement compris. Son interlocuteur semblait par ailleurs serdaigle jusqu’au bout des ongles. Si ce n’était pas encore une preuve de l’inadaptation de Nellie au système… La jeune sorcière rit à nouveau en entendant les propos de Mellitus sur son potentiel caractère de griffonne. Elle ne savait pas toujours bien où se situait le ton de la conversation. Le garçon semblait les faire naviguer entre le sérieux et l’humour. Il avait sans doute raison d’agir ainsi : sur ces sujets, la discussion pouvait vite devenir un peu trop intense et Nellie tentait déjà de calmer le feu qui lui montait ponctuellement aux joues, accompagné par les coups répétés de son cœur contre sa poitrine.
Tu as de bons contacts, affirma-t-elle alors que le garçon lui révélait l’origine de ses gourdes de chocolat chaud. À nouveau, Mellitus parvint à jongler savamment entre profondeur et légèreté pour répondre à la jeune fille qui lui retournait ses questions. Il n’y avait rien d’original à le faire parler des mêmes sujets, mais il fallait bien commencer quelque part. Cette fois, Nellie ne l’interrompit pas pour réagir. Elle l’écouta patiemment évoquer ce qui semblait être de désagréables souvenirs, ses joies et puis ses peines avant de se sentir un peu lâche d’avoir répondu aux mêmes questions avec moins de sincérité que le bleu et bronze. Sa retenue créait à présent un drôle de déséquilibre qui ne manqua pas de mettre le garçon mal à l’aise malgré sa pointe d’humour. Nellie se demanda s’il faisait toujours preuve de tant d’esprit, ou bien si son autodérision était une stratégie d’autodéfense pour cacher sa gêne. Quoiqu’il en fût, c’était un subterfuge que la demi-vélane maîtrisait très mal. Elle ouvrit la bouche pour répondre au garçon, mais n’eut pas le temps d’entamer une tirade que celui-ci changea de sujet tout en lui proposant sa veste.
Plongée dans les paroles de son interlocuteur, Nellie avait presque oublié le froid ambiant, mais elle n’eut pas le cœur de refuser la veste Merci, mais toi tu, rougit-elle, de quelle matière es-tu fait pour ne pas trembler ? Elle sourit en rassemblant autour d’elle les pans de la veste du jeune garçon, il était vrai que cette couche supplémentaire n’était pas superflue. Ignorant pour le moment les nouvelles questions sur sa musique, elle évita son sujet préféré pour sélectionner avec soin les mots qu’elle allait prononcer en réponse aux récits du jeune aigle. Ça ne doit pas être facile d’être né moldu. À vrai dire, Nellie n’y avait jamais vraiment réfléchi avant aujourd’hui. La découverte soudaine de tout un monde magique n’avait cependant rien d’anodin, le garçon avait été plongé dans le grand bain sans bouée de sauvetage, si, en plus, comme la jeune fille pensait le comprendre, l’élève avait auparavant évolué dans un univers religieux, elle n’osait imaginer le contraste. Tu as beaucoup de mérite d’être arrivé jusqu’ici, souffla-t-elle, certains apprennent à voler avant de savoir marcher dans le monde des sorciers. Elle se rappelait un petit balai-jouet que son père avait offert à l’un de ses neveux à l’occasion de ses deux ans. Nellie se rendit compte qu’au vu de son âge, le garçon était destiné à quitter l’école à la fin de l’année scolaire. Elle retint une grimace. Le piège était donc là : peu importait la relation qu’ils pourraient tisser ensemble, la sorcière était destinée à errer à nouveau seule dans les couloirs l’année prochaine. Ton départ serait une grande perte pour ce monde, énonça-t-elle en pensant pour moi, ta vision des choses est précieuse, voilà, bon argument pour se donner contenance, tu ne t’en rends sans doute pas compte puisqu’elle t’est naturelle, mais… Nellie chercha le regard du serdaigle, moi je le vois.
La jeune fille ne savait pas si ses paroles suffiraient à mettre du baume au cœur de son compagnon de marche. Elle était déçue de ne pas être capable de manier les mots comme lui pour lui rendre la pareille avec force encouragements. Elle ne pouvait que faire ce qu’elle maîtrisait le mieux : du grand Nellie. J’ai un peu appris le piano toute seule, avoua-t-elle, je jouais comme ça me venait. J’essaie d’apprendre avec un peu plus de rigueur maintenant, la musique, ça passe aussi par le solfège, mais… La jeune sorcière avait mis longtemps à comprendre l’intérêt que pouvait représenter le fait de déchiffrer une partition ou de pratiquer régulièrement ses gammes. Le piano lui servait d’exutoire et elle n’envisageait pas de faire du seul don qu’elle semblait avoir une sorte d’exercice scolaire fastidieux, on va dire que, le plus souvent, j’improvise pour m’apaiser. La neige commençait à tomber sévèrement et Nellie tourna sur elle-même pour reprendre la direction du château : ça te dirait qu’on aille dîner ?, interrogea-t-elle. Si le garçon tombait malade par sa faute, elle risquait de s’en vouloir pour l’éternité. Mue par une soudaine poussée de courage, elle déclara : si tu m’apprends à voler, je te jouerai quelques mélodies. Elle tendit sa main droite gantée vers celle du serdaigle, paume ouverte vers le haut comme pour sceller un pacte. Si le garçon lui tendait sa main droite, elle la lui serrerait simplement, s’il lui tendait la gauche, Nellie prit le parti de ne pas la lâcher jusqu’au château, s’il ne lui tendait rien, hé bien, elle s’enfuirait probablement jusqu’à son dortoir pour en plus jamais en sortir.