Je regarde une dernière fois la petite ruelle pavée qui descend vers la mer, là où le vent emporte les dernières effluves de lavande et de sel. Mes valises sont légères. Trop légères. Comme si sept ans de ma vie pouvaient être réduits à quelques vêtements et quelques livres de potions. Je pars sans un mot. Comme la première fois. Là-bas, à Londres, ils n’ont jamais su pourquoi j’étais partie. Et ici, en Italie, personne ne saura pourquoi je m’en vais. C’est plus facile ainsi. Les adieux, je n’ai jamais su les faire. Les mots s’emmêlent, deviennent lourds et inutiles. Le silence, lui, est propre, net. Il laisse la place aux souvenirs sans les salir. J’ai quitté l’Angleterre il y a sept ans, fuyant des souvenirs, des bons et ceux que je refusais de nommer. J’avais trouvé refuge à Venise, dans un petit appartement au-dessus de l’atelier du vieux potionniste. Mon mentor, mon guide dans l’art des potions. Il avait ce regard pénétrant, capable de voir au-delà des apparences, au-delà des mensonges que je me racontais à moi-même. Sous sa tutelle, j’ai appris plus que je ne l’aurais jamais cru possible. Les potions n’étaient pas seulement des mélanges d’ingrédients et de formules anciennes. J’avais appris ça grâce à lui.
Mais il est mort. D’une manière aussi soudaine que silencieuse. Un matin, je l’ai trouvé affaissé sur son bureau, une fiole vide à la main, le visage paisible comme s’il avait enfin trouvé la réponse à une question que je n’avais jamais osé poser. Sans lui, l’Italie a perdu ses couleurs. Les ruelles m’étouffent, les parfums m’agressent, et l’atelier est devenu un tombeau où chaque écho résonne de son absence. Alors je pars. Je quitte ce pays qui m’a offert un nouveau départ, mais qui ne peut plus m’offrir que des souvenirs douloureux. Le Royaume-Uni m’attend. Ou peut-être pas. Mais c’est là que je dois aller. Revenir là où tout a commencé. Là où j’ai appris à être sorcière, à manipuler les potions. Je me demande qui je retrouverai. Ceux que j’ai laissés derrière sont-ils restés les mêmes ? Se souviennent-ils de moi ou est-ce que je ne suis qu’un souvenir lointain comme ils le sont pour moi ?
Il est temps. Je prends une grande inspiration, laissant l’air salin remplir mes poumons une dernière fois. Puis je me tourne vers la gare, laissant derrière moi les ruelles pavées, les souvenirs déchirés. Londres m’attend. Et cette fois, je suis prête à affronter ce que j’avais laissé derrière.
Lorsque je pose enfin mes valises dans l’appartement que j'ai trouvé à Camden, une étrange sérénité m'envahit. Les murs gris et le ciel de Londres me paraissent moins oppressants que dans mes souvenirs. Il y a une odeur de pluie familière et rassurante. Je déplie mes affaires, chaque geste marquant une transition, un pas vers l'avenir. Le futur s'ouvre devant moi, incertain, mais pour la première fois depuis longtemps, je me sens prête à l'accueillir. La veille de mon vingt-cinquième anniversaire.