Edwin reste immobile.
Il regarde Gus s’enfermer dans son silence comme on claque une porte. Le genre de mutisme qui dit tout haut *j’veux plus rien entendre* sans avoir besoin de mots. Il ne cherche pas à le briser tout de suite. Il le laisse poser ses barrières, s’enfoncer dans son siège, faire mine de se foutre du monde entier — et de lui en particulier.
Quand enfin la voix de Fergusson perce la tension, Pope ne lève pas immédiatement les yeux. Il reste appuyé contre la table, les bras croisés, fixant le point où la belette s’est retransformée en statuette.
— J’ai dit que c’était une erreur, pas un échec, rectifie-t-il simplement, sans hausser le ton. Et dans l’exercice demandé, oui : une queue en tire-bouchon, c’est une erreur. Même si ça respire, même si ça bouge. Parce que t’étais pas censé faire un remix.
Il se redresse, calmement, et vient récupérer la statuette qu’il repose sur l'étagère derrière lui. Il prend le temps de ranger, comme s’il s’agissait de n’importe quelle fin de cours.
— Et c’est pas une question de croire très fort à quoi que ce soit, Decker. C’est une question de refaire. De corriger. De comprendre ce qui a merdé et de pas t’arrêter là-dessus en mode "c’est stylé quand même."
Il se retourne enfin, sans animosité, sans ironie. Juste une neutralité factuelle, presque administrative.
— Tu peux pas apprendre à faire quelque chose de précis si tu refuses de reconnaître ce qui n’est pas juste. Tu peux pas progresser si t’as décidé d’avoir toujours raison.
Un bref silence, et il enchaîne, cette fois plus direct :
— Si tu préfères dire que la métamorphose, c’est du vent, libre à toi. Mais ça changera pas les exigences du sortilège. Et ça fera pas disparaître la queue de cochon.
Puis, il contourne lentement son bureau, s’y rassoit sans précipitation. Il pointe le doigt sur la plume encrée pose avec soin devant lui, la pointe légèrement noircie encore luisante. Il l’observe un instant, presque pensivement, puis la pousse au centre du bureau, entre lui et Fergusson.
— On va retravailler ta précision.
Son ton est aussi neutre que tout à l’heure, mais il n’y a plus cette tension flottante dans l’air. Juste le calme d’une consigne. D’un cadre.
— Ton objectif : transformer cette plume encrée en plume d’oiseau. Rien d’autre ne doit changer. Pas sa taille, pas sa couleur, pas sa matière. Juste… sa nature. Du bois, du métal et de l’encre, on passe à kératine et cartilage. Une plume vivante.
Il lève les yeux vers Gus, plante son regard dans le sien, sans provocation cette fois.
— Ce n’est pas un sort impressionnant. Ce n’est pas un truc qui va faire marrer tes potes. C’est de la rigueur. Du détail. Et c’est exactement ce qui te manque aujourd’hui.
Il se penche légèrement en avant, les doigts entrelacés, posés sur le bois du bureau.
— Si tu veux vraiment me montrer ce dont t’es capable, c’est maintenant.
Un temps.
— Et si tu préfères continuer à croire que c’est moi qui suis en train de t’imposer une retenue déguisée, tu peux aussi rester assis là à bouder. Mais la plume, elle, elle ne changera pas toute seule.