Le regard d’Aldebert se perd un instant dans le fond de son verre, le temps d’une gorgée méditative - le genre de pause qu’on prend quand on pèse le poids des mots, ou celui d’une pierre d’équilibre cosmique glissée dans les mains d’un collègue.
- Non, il répond finalement, les doigts tapotant le bois du comptoir d’un rythme calme. Aucun effet secondaire relevé jusque là ok ? Il se redresse légèrement, ses yeux clairs plantés dans ceux de Daryl, avec une intensité rare, presque grave. Mais t'as bien compris qu'on n’est pas sur un produit estampillé Sainte-Mangouste. C’est expérimental. Du terrain flou. D'la matière qui bouge encore. J'pense vraiment qu'il peut t'aider, mais c'est sûr que j'vais pas t'filer des garanties. J'en ai pas. Reste que j'suis convaincu que ça présente pas de danger, parce que sinon on me l'aurais pas remis tu vois. Pis j'te l'aurais même pas proposé.
Il laisse planer un silence, le temps que les mots s’imprègnent comme une pluie fine.
- T’as trouvé ton équilibre, ou un semblant en tous cas. Et crois moi j'comprends que tu veuilles pas foutre en l’air pour une pierre aux allures de galet enchanté. Mais c’est pas un grain de sable que je t’ai filé. C’est une boussole. C'est pas infaillible, mais potentiellement qu'ça peut lisser l'bordel que tu traverses. Changer la donne, dans l'bon sens.
Un sourire s’invite au coin de ses lèvres, discret.
— Tu peux toujours la porter un soir de demi-lune et me faire un retour d’expérience détaillée. Puis, plus doucement : si tu sens que ça t’fait plus vaciller que t’aider, alors tu me la rends. Je la fous au grenier avec les autres anomalies célestes.
Il trinque doucement son verre contre celui de Daryl, sans forcer le geste. Juste un signe d’accord tacite, d’homme à homme, de professeur à professeur.
- Faut parfois faire un pas de côté, Daryl. Même les orbites les plus stables subissent des perturbations. C’est pas la fin d’un cycle. C’est juste... un ajustement.
D'un geste, Aldebert termine son verre, l’ombre d’un sourire encore au coin des lèvres. Il laisse traîner son regard sur la salle. Les Trois-Balais sont encore loin du tumulte de fin de soirée, mais une joyeuse rumeur s’élève déjà par vagues, entre chopes levées, éclats de rire et chuintements de balais trop vite posés contre le mur. Un bruit sourd retentit dans leur dos, suivi d’un claquement sec. Le genre de bruit qu’on associe à une étagère qui se renverse, ou un sortilège qui déraille légèrement. Aldebert pivote sur son tabouret, juste à temps pour voir un chaudron fumant rouler lentement à travers la pièce, poursuivi d’une traînée gluante et scintillante dans des tons lilas - luisante comme un mélange de confiture et de mucus de strangulot. Ça avance. Lentement, certes. Mais inexorablement.
- ...Tu vois ça ? demande-t-il à Daryl, clignant des yeux.
La porte battante se referme derrière un type catastrophé en tablier qui les fixe un instant, l’air plus exaspéré qu’alarmé, avant d'affaisser le regard sur la créature.
- Désolé. C'était sensé arrêter d'ramper au bout d'dix minutes. Nouvelle recette du chef.
Aldebert se penche, observe la substance avec toute la curiosité d’un naturaliste face à une espèce inconnue. Marrant, ça lui donne pas envie d'rester manger. Il laisse le personnel gérer l'affaire en se retournant vers Daryl, un sourcil haussé.
- J'crois que j'vais prendre un deuxième verre.