Aujourd’hui, c’est la journée où même mon encre semble déprimée. J’écris vraiment avec l’enthousiasme d’une moule échouée sur un rocher. Mon article en cours ? Une analyse approfondie sur la réglementation des importations de peaux de dragon dans l’industrie textile sorcière.
Oui. Vous avez bien lu.
Rien qu’en relisant cette phrase, j’ai envie de me noyer dans mon encre. Basculant ma chaise en arrière, plume en main, les yeux rivés sur le plafond, je ferme les yeux et manque de tomber. Je me rattrape de justesse, le cœur battant. Il faut vraiment que je trouve quelque chose à faire, n’importe quoi, avant que l’ennui ne m’achève. Parce qu’à défaut d’une distraction, je suis en train de me demander pour la cinquième fois de la journée, pourquoi je fais ce métier. Et ce n'est pas bon, du tout, comme mentalité. Il faut que je me rappelle pourquoi je suis là, pourquoi j’ai choisi ça.
Ah oui.
Parce que j’aime enquêter, poser des questions dérangeantes et balancer des articles qui font enrager des politiciens corrompus. C’est vrai…
Pas pour compter combien de putain de Merlin de créatures magiques on peut légalement tondre par an.
Je soupire et me redresse comme une anguille réveillée en sursaut. Abandonnant ma plume, je quitte finalement mon bureau avec l’énergie d’un fantôme en fin de vie. Une pause mentale s’impose. Direction le réfectoire, ce sanctuaire de la procrastination journalistique.
L’odeur du café brûlé me frappe en arrivant, et j’attrape une tasse sans conviction. Le liquide noir a la consistance d’une potion suspecte. Je me demande vaguement si cette mixture douteuse n’est pas en réalité une tentative officieuse d’éradication du personnel par intoxication lente. Sans plus y réfléchir, je me pose sur une table et tourne la tête. C’est à cet instant que mes deux trois neurones en batailles grillent les dernières connexions -que je n’avais pas vraiment de base, de mon cerveau.
Sans dire un mot, j’observe les deux personnes présentes. Il y a la vieille collègue hideuse que je déteste et qui parle trop fort. Il est arrivé ? Jamais là où il faut, mais toujours là où j’ai pas envie de la voir. Oui, il attend en bas. Il a l'entretien d’embauche avec Abbott, mais elle n’est pas encore revenue de sa pause. Elle avait des courses à faire. Et ça, c’est la nouvelle réceptionniste qui sait pas foutre un pied devant, même si elle est très sympa. Et… Attends. Quoi ?! Il a un entretien d’embauche avec Abbott ? Madame Abbott…? La meuf de la rubrique politique ? Celle qui a le charisme d’un Scroutt à pétard et la patience d’un troll fatigué ? Celle qui prend des pauses longues comme ma… baguette -oui c'est ce que j'allais dire. Cette Abbott là ?
Hum.
Un entretient d’embauche. Un candidat en attente et une collègue absente.
Une collègue absente
Je me fige, tasse à la main. Plisse les yeux. Je porte lentement mon café à mes lèvres, sans boire, le regard dans le vide. Une opportunité se dessine. La petite voix raisonnable dans ma tête hurle de ne pas y aller.
Mais la petite voix raisonnable ne gagne jamais.
Ah mais oui ! C’est ça que je devais faire Valentine ! Je me tourne vers la réceptionniste. Abbott est passée me voir il y a une minute. Elle ne te trouvait pas. Elle m’a dit que si je te croisais, je devais te prévenir. Je fais une grosse voix et commence à mimer des guillemets avec mes doigts. Si le candidat est déjà arrivé, dis-lui de me l’envoyer directement dans mon bureau. Je lui fais un grand sourire. Je l’imite très bien je trouve. Elle est revenue plus tôt de sa pause, histoire de pouvoir se tirer plus tôt ensuite. De toute manière, quand on est la fille de l’éditeur, on est rarement remise en question. Vous croyez pas ? Malgré tout, elle a l’air un peu étonnée, mais me remercie quand même. Elle tourne la tête vers la vieille mégère qui hausse les épaules. La fille s’excuse et se dirige vers les escaliers qui descendent au hall. Sans attendre, je repose ma tasse sans la toucher -parce que, franchement, la vie est déjà assez dangereuse comme ça, et quitte discrètement la salle.
Direction le bureau d'Abbott !
En chemin, je ralentis à hauteur d’un espace de travail vide. Il a l’air abandonné à son sort depuis ce matin. Parfait. Je jette un regard rapide autour de moi, et attrape un dossier vierge -parce que le style, c’est important, posé sur la pile de papiers en attente. Pas trop en haut, pas trop en bas. Histoire de ne pas perturber l’équilibre du désordre organisé. Et surtout pour pas se faire griller. Puis l’air de rien, je le plaque contre moi comme s’il m’appartenait depuis toujours, avant de reprendre mon chemin avec toute la confiance du monde. Règle numéro un pour s’infiltrer quelque part où tu n’as rien à faire : Ne pas donner aux gens l’impression que tu doutes.
Je traverse l’open-space en toute tranquillité. Rien d’inhabituel, tout va bien, Idrisse a totalement quelque chose à faire ailleurs, voyons. Mais c’est précisément à ce moment-là que je croise la seule personne qui sait quand je risque de faire de la merde. Ma collègue pas préférée du tout : la spécialiste en levée de sourcils accusateurs. Je lui souris. Beaucoup trop innocemment. Idrisse… Elle prononce mon nom avec une méfiance évidente. C’est toi… Tu tombes bien, mais… je dois y aller ! Elle me scrute. Son regard se pose sur le dossier que je tiens dans les bras, puis revient à mon visage. Je vois le moment précis où elle comprend que je vais faire une connerie. Elle ne sait pas encore laquelle. Mais elle sait qu’elle est là, tapie dans l’ombre. Telle une demiguise. Elle inspire profondément, prenant une seconde pour formuler sa phrase avec soin. Ne fais pas… trop de vagues. Elle n’a pas besoin d’en dire plus.
Elle sait.
Je sais qu’elle sait.
Et elle sait que je sais qu’elle sait.
Elle me fusille du regard et disparaît. Je respire profondément, reprends mon chemin et me dirige vers mon objectif : au fond du couloir, le bureau d’Abbott. L’objectif est simple, il faut arriver avant le candidat, mais de manière nonchalante. Je ne cours pas. Je ne me précipite pas. J’arrive en douceur comme si j’étais attendue quelque part, et pousse la porte. Il y a des chances pour qu’il se perde de toute manière. J’entre, referme aussitôt, et m’installe avec un naturel effrayant. Un rapide coup d’œil autour de moi. Ça sent la paperasse mal classée et le café froid. Sur le coin du bureau, un agenda fermé. Peut-être que ça aurait été utile de le lire avant de m’asseoir ici, mais je ne peux pas. Règle numéro deux pour une usurpation d’identité réussie : Agir comme si on savait déjà tout.
Je pose mon faux dossier devant moi. Ajuste un air faussement sérieux. Croise les jambes avec élégance et attrape une plume pour la faire tourner distraitement entre mes doigts. Dans quelques minutes, quelqu’un va frapper. Donc, n’oubliez pas :
Je suis Abbott.
Et est-ce que je suis légitime dans ce rôle ?
Non.
Et est-ce que j’ai la moindre idée de comment mener un entretien ?
Pas du tout.