Kawa ne comprenait pas très bien pourquoi, ce soir-là, son maître l'avait saisi sous son bras et l'avait fait sortir de ses confortables appartements au-dessus de la Tête de Sanglier. Le félin n'émit pourtant aucune protestation, ayant l'habitude d'être porté. Il se cala entre les bras de son maître et referma les yeux, reprenant, là où elle en était sa sieste journalière. Laquelle durait en général vingt-deux ou vingt-trois heures sur vingt-quatre. A son vénérable âge de chat, on n'a plus grand-chose d'autre à faire que dormir et grignoter quelques croquettes. Karl veillait toujours à ce que la gamelle soit bien plein et époussetait ses coussins toutes les semaines. Rien n'était de trop pour Kawa, ce fidèle compagnon qui ne l'avait jamais abandonné.
Le tavernier s'aventura dans les rues de Pré-au-lard. Il était plus de vingt-trois heures et il avait à Lewis le soin de s'occuper de la fermeture de la Tête de Sanglier. Ce dont le jeune serveur s'était acquitté de bonne grâce.
Quelques jours auparavant, Karl était allé remonter les oreilles de son ami Kaelen, lequel n'avait plus pointé le bout de son nez à la Tête de Sanglier depuis trois mois. Depuis l'affaire de la kiwicot. En tant que nouveau chef du bureau des Aurors, il avait fort à faire. Mais le rouge-et-or était tout de même déçu de constater que son ami ne venait plus comme avant.
Il s'était alors dit qu'il lui fallait un nouveau coup comme celui de la kiwicot. Sauf que pas de nouveaux trafiquants en vue à la Tête de Sanglier. Pas de client suspect sur lequel enquêter serait intéressant.
Puis il s'était souvenu d'une sordide affaire survenue un mois plus tôt, pas très loin d'ici. A la cabane hurlante, plus précisément.
A priori, l'affaire n'avait pas avancé.
Alors il s'était dit que lui, Karl Mitch, avec l'aide de Kawa, son chat pisteur (en réalité juste vieux chat ronron) allait peut-être réussir à dénicher un indice qui serait passé sous les radars et pourrait alors envoyer un petit hibou à Kaelen, lui intimer de ramener ses miches sur place. Quelle superbe idée pour un héros de la nation tel que lui !
Il arriva près de la cabane hurlante et constata que Kawa n'avait pas l'air d'être d'humeur enquêtrice. Il était plutôt dans une volonté de roupiller de tout son long.
Peu importe.
Il tendit l'oreille, n'entendit aucun bruit. En même temps, si tard dans la nuit, il était peu probable de trouver qui que ce soit. A part peut-être une bande d'adolescents boutonneux venus pour se faire faire peur tout en enfreignant royalement le règlement de l'école. Plus jeune, Karl aurait carrément pu être l'un d'eux.
La porte s'ouvrit sans difficulté et le tavernier fit descendre son chat qui sembla protester avant de se résigner. Il s'étira, bâilla, fit ses griffes sur le parquet tandis que son maître, soucieux de conserver sa tranquillité, sortait sa baguette. Des fois qu'il ferait un peu de bruit, autant ne pas alerter les éventuels passants.
Immugio !
Comme prévu, la porte devint une sorte de planche ne laissant filtrer plus aucun son. Karl avait quelques heures de tranquillité.
Il constata alors que Kawa avait trouvé un petit coin qui lui convenait et s'était rallongé, en boule, la queue enroulée autour de son corps. Il roupillait sec. Soupira, Karl lui tapota la tête pour le réveiller. Le vieux chat ouvrit un oeil paresseux.
-Allez Kawa, cherche ! lui intima le vieil homme. T'es un chat pisteur ou tu ne l'es pas ?
Si le félin avait pu parler, il lui aurait répondu qu'il ne l'était effectivement pas et ne l'avait jamais été. Mais à la place, il se contenta de lancer une oeillade à son maître avant de reprendre sa sieste.
Le tavernier poussa un deuxième soupir et se gratta le crâne. Le voilà bien embêté. Il avait tout misé sur son super chat, tout ça pour qu'il préfère dormir !
Troisième soupir.
Sa bassine d'eau froide lui manquait.
Qu'est-ce qui lui avait pris, de venir jusqu'ici ? Franchement... Il aurait quand même été bien mieux au chaud à la Tête de Sanglier. Quant à Kaelen... il n'aurait qu'à lui vanter la qualité particulièrement bonne des steaks de dragon de ces dernières semaines pour l'inciter à venir manger ? Ouais... c'était pas mal comme plan.
Un peu déçu tout de même, il reprit son chat dans ses bras et repassa la porte en sens inverse. Tout ça pour ça. Franchement.