



17 ans Sang-Mêlé·e Russe Notoriété






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Femme - Septième année
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Capacités Spéciales
Elle n’avait pas dormi. Pas une seconde. Pas un soupir, pas un clignement assez long pour mentir au corps. Juste les yeux grands ouverts dans l’obscurité, fixés sur le plafond trop haut des cachots, les bras croisés sur le torse, et le visage tendu comme une corde. Chaque minute s’était écoulée dans un silence compact, transpercé seulement par les légers souffles des autres filles, les craquements des vieilles poutres ou la litanie de ses pensées.
Curo As Velnus.
Elle connaissait pourtant le sortilège. L'avait lu, annoté, visualisé les gestes, répété la formule jusqu’à la réciter dans ses cauchemars. Ce n’était pas un sort de première année. Elle le savait. Elle l’avait su en ouvrant le livre. Sortilège de niveau avancé, réservé aux situations délicates. Mais elle n'aurait pas du échouer. Pas elle. Et pourtant, c’est ce qu’elle avait fait. Spectaculairement. Brutalement. Elle s’était enfuie. Cette idée tournait en boucle. Elle ne pensait pas à ce que Sasha avait ressenti. Ni même à ce qu’il pouvait penser d’elle. Non, ça… elle préférait prétendre que ça ne comptait pas. Ce qui l’obsédait, c’était le lien insidieux qu’elle traçait dans son esprit entre ce sort de soin raté - et toutes les fois où sa métamorphomagie lui échappait. Tous ses échecs. Ses doigts crispés sur les draps, ses yeux brûlants, elle avait fini par se redresser, silencieuse, et se glisser hors du dortoir dans un simple pantalon d'uniforme noire, une chemise propre enfilée à la va-vite, et sa veste d'uniforme.
Ses cheveux coincés en un chignon sévère, sa baguette à sa poche, Anya avait emporté avec elle les deux livres que le professeur Pope lui avait donnés au début de l'année, et dont chaque page lui était devenue familière. En sortant, elle avait croisé Stan dans le couloir des dortoirs. Assis sur la première marche, les bras croisés sur les genoux, le regard torve. Il ne dormait pas. Lui non plus. Il l’avait fixée. Un long moment. Avec cette haine sale, collante, que seuls les garçons de son pays savaient distiller. Elle n’avait rien dit. Pas bougé un muscle. Mais son poing dans la poche s’était contracté jusqu’à blanchir les jointures. Elle avait fui la salle commune suffocante, gravi les étages comme on grimpe un échafaud. Les couloirs étaient encore vides à cette heure. Juste le clapotis des tuyaux et le souffle froid des murs de pierre. Elle était montée jusqu’à la vieille salle de duel qu’elle savait désaffectée, au bout du couloir est. Une pièce oubliée, aux rideaux déchirés, aux boiseries mangées par le temps.
La salle baignait dans une lumière crayeuse. À l’est, les premières lueurs du jour s’effilaient comme une blessure au ciel. Anya balaya le sol d’un coup de baguette, y traça un cercle de craie épais, puis disposa autour d’elle des objets utilisés déjà des dizaines de fois : une bougie blanche, une statuette en argile brute, un vieux mannequin désarticulé, le réceptacle. Tous sont déjà marqués des tentatives de la veille. Elle s’assit en tailleur, au centre. Les deux livres ouverts devant elle.
Identifier, canaliser, transmuter.
Chapitre IV, Les Reflets Intérieurs - page 71.
Ses yeux se ferment. Sa respiration se fait plus profonde. Les mèches frémissent, hésitent entre deux teintes. Un brun cendré, un éclat de cuivre. Deux heures entières, elle s'affaire, méthodique. Pratique ses métamorphoses les plus basiques sur les différents objets, tour à tour. Une variation de couleur simple. Un subtil changement de texture. L'allongement d'une mèche de bougie. La statuette devient sphère, puis cube, revient à sa forme initiale. Le mannequin est recousu par magie, avec une précision nette. Encore, et encore, et encore. Chaque fois, Anya conclut sa métamorphose d'une tentative sur son propre corps, sans baguette.
Petit à petit, elle retrouve le sentiment de contrôle dont elle a tant besoin. Chaque victoire l'emporte à faire plus, à faire mieux. À pousser les curseurs de ses propres attentes.
Elle visualise des changements plus profonds : la forme de son visage. L’ovale, la mâchoire, les pommettes. Elle visualise ce qu’elle faisait autrefois. Quand elle contrôlait. Quand tout était net. Une brûlure lui vrille le crâne. Ses traits changent. Juste un peu. Puis un peu plus. Une teinte imprévue. Une asymétrie. Sa bouche gonfle. Ses yeux s’écarquillent, comme agrandis par erreur. Ses pommettes deviennent floues. La douleur s’infiltre dans ses tempes. Elle cherche à revenir. Redevenir elle. Elle n’y arrive pas.
- Non… non non non…
Ses mains tremblent. La flamme de la bougie vacille à force de mouvements. Elle tente de se redresser, titube. Ses cheveux passent du blanc au noir, puis au rose. Ses yeux changent de forme, d’iridescence. Sa peau se marbre de tâches étranges, ses doigts s'allongent par soubresauts. Elle était prise dans un orage magique, étrangère à elle-même. Un cri déchire l’air. Sa magie déborde d’un coup de sa baguette qu'elle tient désespérément. Un sort fuse, informe, aveugle, brut, frappe le mannequin de plein fouet. Le bois éclate en mille morceaux. Elle s’écroule à genoux. Les cheveux collés au visage, les traits distordus. La respiration en vrac. Le corps en feu. Les pensées éparpillées. Et puis… Des pas. Elle sent une présence. Sa voix, rauque, étrangère, sortie d’une gorge trop large :
- Dégage.
Mais elle ne bouge plus. N’arrive même plus à se relever. Son visage n'est plus sien. Son corps n'est plus sien. À la merci de son propre don, qui semble vouloir la remodeler toute entière. Elle est vulnérable, elle le sait, et elle abhorre qu'on puisse témoigner d'une scène aussi pathétique. Se mord la lèvre jusqu'au sang dans une tentative désespérée de retrouver un semblant de contrôle.