



Guérisseur-en-Chef du Service d'Empoisonnements par Potions et Plantes 30 ans Sang-Pur Britannique Notoriété
Rowan sentit le poids de ses propres mots flotter un instant entre eux, suspendu dans l’air parfumé de résine et de parchemin. Iel observa la commerçante en silence, suivant son regard posé sur Aon. Une tension sourde s’enroulait autour de son estomac, semblable à un fil tiré trop loin, prêt à rompre.
Quand elle tendit la main, Rowan hésita avant de céder la baguette. Dès que le bois quitta sa paume, une étrange absence s’y installa, froide et persistante, comme si Aon n’avait jamais vraiment été sienne. Iel referma les doigts dans un réflexe inconscient, cherchant une chaleur qui n’y était plus.
Iel humecta ses lèvres, suivant le moindre mouvement de la commerçante. Chaque geste avait une précision mesurée, une attention minutieuse qui rendait l’attente presque insoutenable. Rowan s’était souvent demandé si les artisans de baguettes percevaient en elles des frémissements imperceptibles aux autres. Peut-être était-ce pour cela qu’iel redoutait tant ce moment.
Les questions tombèrent, rythmées, précises.
— Elle vient de São Paulo, répondit-iel à mi-voix. Un artisan local. Sorbier, corne de basilic, vingt-huit centimètres.
Les mots déclenchèrent un flot d’images : la lumière tamisée filtrant à travers la canopée, l’odeur des copeaux de bois, la pression rassurante de la baguette entre ses doigts. Tout semblait si évident à cette époque. Fluide. Comme si la magie n'était qu'une extension de son être.
Aujourd’hui, Aon gisait inerte entre des mains étrangères, et cette évidence lui échappait.
— Ç'a commencé il y a quelques mois, admit-iel. Au début, c’était infime. Une latence imperceptible. Puis les sorts ont perdu en fluidité. Comme si… elle doutait de moi.
Le mot s’échappa avant qu’iel ne puisse le retenir. L’entendre à voix haute fut un choc. Rowan baissa les yeux, son pouce glissant machinalement sur une bague en argent terni. Iel avait toujours cru ce lien indéfectible. Et pourtant, il était là, à chercher une explication à ce qu’iel n’aurait jamais imaginé possible.
— Il n’y a pas eu d’accident, ajouta-t-iel plus bas. Pas de choc, pas d’altération visible. Juste… une distance.
Comme une note dissonante dans une mélodie autrefois parfaite.
Iel inspira profondément, relevant lentement les yeux. Chaque mot alourdissait l’inquiétude tapie sous sa peau, un poison lent qui gagnait du terrain. Mais la question qui lui brûlait les lèvres finit par franchir la barrière de sa prudence.
— Est-ce… réversible
Le mot lui-même sembla suspendu dans l’air, incertain, une prière murmurée à l’inconnu.
La boutique retenait son souffle avec lui. Les lanternes vacillaient doucement, projetant sur les étagères d’innombrables ombres mouvantes. L’odeur du bois ancien, mêlée aux effluves de cire et d’herbes séchées, formait un cocon à la fois apaisant et oppressant.
Iel ferma les yeux un instant. La première fois qu’iel avait tenu Aon, la certitude inébranlable qui avait embrasé sa poitrine. Rien ne paraissait impossible, alors.
Aujourd’hui, cette flamme vacillait.
Iel rouvrit les yeux, cherchant dans le regard de la sorcière une réponse qui ne viendrait peut-être pas. Mais une décision prenait forme au creux de son souffle. Si ce lien pouvait être réparé, iel ferait tout pour le retrouver.