Il se rend même pas vraiment compte qu'il est plus bourré, totalement obnubilé qu'il est par le fait d'atteindre la maison dans laquelle il a toujours vécu au plus vite. Sa semelle bat le bitume à toute allure, tandis que les roulements de son skate semblent faire un bruit assourdissant. Il faut qu'il arrive. Il sait pas trop combien de temps ça lui prend. Longtemps, c'était pas la porte à côté. Il est totalement en sueur quand il ouvre la porte de la librairie. L'odeur familière des pages et du bois le frappe, comme un coup en plein coeur, tellement c'est l'odeur de sa mère. Mais il s'arrête pas, il traverse les rayonnages jusqu'au fond, la porte vers la réserve, et les escaliers.
Le bois grince, comme il l'a toujours fait, mais dans un silence si lourd et si pesant que ça lui affaisse les épaules. Il lâche sa planche et son énorme sac en arrivant à l'étage, directement dans le salon. Le canapé. Celui-là même où elle est mort. Et il est toujours vide.
- M'MAN ! M'MAAAAN ! J'suis là m'man ! J'suis rentré ! qu'il gueule à plein poumons, incapable d'abandonner ce dernier espoir alors même que l'évidence est sous ses yeux tandis qu'il ouvre chaque porte une par une.
Et ça va vite. Il n'y a que deux chambre, la cuisine et la salle de bain en plus du salon. Et toujours ce foutu silence. Cette immobilisme total. Y'a rien d'autre que lui dans cette maison. Y'a rien d'autre que lui, et son coeur aussi vide que les petites pièces. L'odeur de renfermé qu'il n'y avait jamais quand sa mère était là. Une légère couche de poussière qui commence à se déposer, qu'elle n'aurait jamais laissé apparaître. Un désordre qu'il avait mis, qu'elle n'a jamais eu l'occasion de ranger. Tout hurle qu'elle n'est pas là, et qu'elle n'y sera plus jamais. Et lui, il hurle plus qu'à l'intérieur tellement ça lui fait mal.
Il sait même pas où se foutre. Comme si c'était plus chez lui, sans elle. Il a plus de chez lui. Il s'en fout, du toit et des murs. C'est d'elle qu'il a besoin. De son rire quand il raconte une connerie. De ses sourcils qui se froncent quand elle sait qu'il lui ment. Des soirées devant la télé, à refaire les répliques de films qu'ils ont déjà vu un milliard de fois avec des airs bien trop sérieux mais un jeu d'acteur complètement éclaté. Au lieu de quoi il pose son regard sur Wickerson.
- J'sais.
Parce que c'est le genre de trucs que même lui il sait. N'empêche qu'il y a toujours une première fois avant qu'un truc arrive pour de bon, et que ça aurait pu être la première cracmole fantôme. Il aurait accepté ça. Sans aucun souci. Mais non. Il doit accepter la boule dans sa gorge trop grosse pour être ravalée. La douleur de la perte qui frappe comme un ras-de-marée. Et pour la première fois depuis qu'elle est plus là, les larmes qui dévalent ses joues. Il s'effondre par terre, au pied du canapé.