Un souffle glacé effleure ses joues alors qu’elle avance, indifférente aux caprices du froid qui cherche à s’infiltrer sous son manteau. Il fait déjà sombre en cette fin d’après-midi tardive. L’hiver a toujours eu cette manière d’imposer sa présence, de s’immiscer dans chaque espace laissé vacant. Mais Oonagh ne le craint pas. Elle a appris à l’apprivoiser, à le laisser glisser sur sa peau sans jamais le laisser vibrer. Emmitouflée face au monde. Un rire léger s’échappe de ses lèvres, un murmure à peine audible, emporté aussitôt par l’air mordant. Un éclat de chaleur dans cette atmosphère figée, aussi furtif qu’un frisson. Pleine de surprises, oui… Il paraît que c’est ce qui fait ton charme. Sa voix est basse, un rien moqueuse, teintée d’un amusement non feint. Rien dans son attitude ne laisse croire qu’elle cherche à s’attarder sur des sous-entendus trop sérieux. La blonde préfère la légèreté, le jeu subtil des mots et des gestes. Son regard glisse, effleure chaque détail du monde.
Elles avancent côte à côte, un duo contrasté qui capte forcément l’attention dans le flot des passants. L’hiver continue de déposer son empreinte sur le Chemin de Traverse, mais Aisling ne ralentit pas. Marcher, c’est éviter de s’attarder. Marcher, c’est esquiver sans en avoir le vouloir. Toujours à Sainte-Mangouste, oui. Elle est comme cette nonchalance maîtrisée. Je suis devenue fascinante à observer dans mon milieu naturel, paraît-il. Son sourire s’agrandit, mutin. Les choses changent, mais restent étrangement les mêmes. Puis elle passe à autre chose. Elle ne cherche pas à capturer l’attention d’Alaska, seulement à lui laisser le choix d’y répondre. Oonagh n’est pas du genre à s’accrocher aux fils invisibles qui courent sous une conversation. Elle les frôle, s’amuse avec, puis les abandonne sans regret. Et toi, alors ? Suis-je supposée croire que tu es toujours la même, ou tu as trouvé une nouvelle manière de surprendre ? Un frisson effleure sa peau lorsqu’une bourrasque s’engouffre sous son manteau. Elle resserre brièvement ses doigts contre le tissu, mais son regard reste ancré sur sa voisine, attendant une réponse qu’elle n’exigera jamais vraiment. Elle ne force jamais les mots, elle les suggère.
C’est dans ce silence suspendu, dans cet instant où le monde semble retenir son souffle, qu’autre chose capte son attention :
Des flocons de neige, fugaces, suspendus dans l’atmosphère.
Au début, ce n’est qu’une lueur diffuse, un éclat pâle dans le décor glacé du Chemin de Traverse. Puis, sous ses yeux, des cristaux minuscules se forment dans la brume hivernale. S’assemblant lentement. Comme attirés par une force invisible. Ils chutent, lentement, discrètement. Accompagnant le vent dans une danse silencieuse. Certains se déposent sur les épaules des passants, d’autres s’éteignent avant même d’atteindre le sol. Mais au détour d’un courant d’air, quelque chose change. Certains cessent de bouger. Ils restent là, suspendus entre deux mouvements du vent, figés comme s’ils hésitaient à poursuivre leur course. Ils ne virevoltent plus, ne se fondent plus dans la danse hivernale. Ce n’est pas une simple accalmie, ni une illusion due aux lumières dorées des réverbères. Ils flottent, délicatement retenus dans l’instant, comme prisonniers d’une pensée inachevée.
Oonagh s’arrête, légèrement fascinée. L’espace d’un battement de cils, observant ce fragile dérèglement du monde. Lentement, elle tend la main vers l’un d’eux, laissant le bout de ses doigts glisser dessus. Il ne bouge pas. Puis, au contact de sa peau, il fond instantanément, comme s’il n’avait jamais existé. Autour d’elles, personne ne semble remarquer l’anomalie. La foule continue de s’agiter. Les passants s’emmitouflent un peu plus dans leurs manteaux. Les enseignes illuminées du Chemin de Traverse crépitent dans le froid. Rien dans ce tableau ne semble vouloir prêter attention à ces flocons figés dans l’instant. Pourtant, la magie danse dans l’air, presque imperceptible.
Son sourire s’étire, subtil, presque imperceptible. Je crois que c’est la première fois qu’on me fait une démonstration aussi silencieuse d’un tour de passe-passe. Elle ne cherche pas immédiatement une explication, pas encore. La magie est un phénomène qu’elle comprend, qu’elle dissèque, qu’elle maîtrise. Mais il n’est pas toujours nécessaire de briser l’instant, pour une simple soif de connaissance. Son regard glisse vers Alaska, cherchant à capter une réaction, une lueur d’étonnement ou d’indifférence. À moins que ce soit toi, bien sûr. Ce serait un bon moyen de me surprendre. Le ton est joueur, léger, sans réelle accusation. Si ce n’est pas elle, alors peu importe. Certaines questions n’ont pas besoin de réponse. Oonagh le sait. Et elle n’a jamais eu besoin de tout comprendre, quand il ne s’agit pas de son travail. Parfois, il suffit d’observer et d’apprécier ce qui s’offre à elle. Alors elle se tourne complétement, laissant les secondes flotter entre elles comme une note suspendue. C’est beau, n’est-ce pas ? Elle ne précise pas ce qu’elle désigne. La magie éphémère, le chemin sous la neige, ou peut-être simplement le jeu d’ombres et de lumières entre elles. L’hiver murmure bien des choses.
Et ce soir, il semble vouloir leur souffler quelque chose.