Le phénomène Freya Carter ? Maîtrisé. Il est pas peu fier de sa performance, Elliot. La sorcière semble avoir entièrement oublié la présence de l'équipe de production, ses caméras, les enjeux même de la journée, pour ne plus s'occuper que de voler. Accessoirement bien sûr, lui rendre la monnaie de sa pièce. Il l'a vu venir parce qu'il est pas que con, ou parce que c'est précisément ce qu'il cherchait à obtenir. Le fait est qu'on sait jamais comment ça va nous retomber sur le coin de la gueule, d'emmerder Freya Carter, alors s'il s'attend au retour de bâton, il a juste aucune foutue idée d'à quoi ressemblera le bâton. Encore moins de quand ça va bien pouvoir arriver. Un sourire môme lui fend les joues tandis que la sorcière se hisse sur ses deux étriers, pour frapper brusquement l'avant de son balai et lui faire engager une figure à laquelle personne s'attend.
Un genre de salto plus accompli par l'engin lui-même que par Freya, qui se contente de faire en sorte de rester pile au même endroit.
Impressionné, il place ses mains en mégaphone pour l'encourager d'un cri avant d'applaudir avec le reste de l'équipe, lâchant le manche sans trop réfléchir. Y a un truc qu'il a noté avec ce dernier modèle OCQ, comme il l'avait déjà noté sur celui sur lequel il est monté pour les tests une semaine plus tôt. Leurs réactions ont rien à voir avec ce qu'on attend d'eux. Un peu comme s'ils avaient leur volonté propre. L'anticipation des virages. La prise de vitesse. L'impulsion d'un changement de direction. Elliot peut pas vraiment nier que s'il avait senti un lien avec celui que lui avait refilé Freya à l'atelier, c'était moins le cas du modèle sur lequel on le photographiait aujourd'hui. Ça rendait ses mouvements moins fluides, globalement, même s'il espérait que ça se voit pas trop au travers des caméras.
Alors, quand Freya l'approche pour brutalement enfoncer le nez de son balai vers le bas histoire d'enclencher la même figure que celle qu'elle vient de réaliser, Elliot a pas du tout la réaction d'un type qu'a confiance en son modèle de balai. Pour cause, le balai lui-même a pas la réaction d'un balai qu'aurait confiance en Elliot. Pas qu'il ait déjà expérimenté beaucoup de relations avec des balais, savez. Bref. Affaissé vers l'avant pour récupérer le manche entre ses deux mains, Elliot s'apprête à montrer son meilleur. Question d'égo, voyez. Jusque là tout va bien. Sauf qu'à son contact, l'OCQ 500 réagit comme une monture qui se serait fait monter par un mauvais cavalier. Il frissonne. Tressaille. Fait une embardée latérale à la manière d'un poney caractériel.
- Heu... attends, attends, attends.
Mais le balai n'attend pas. Elliot se crispe instantanément alors que le bordel commence à essayer de le désarçonner malgré toutes les tentatives de redressement d'Elliot, accélère subitement pour se tirer droit devant.
- Oh putain.
Il tente de le freiner. Pire idée. L'engin freine hein, mais il freine sec. Il pile comme une vieille bagnole moldue. Elliot se retrouve à moitié couché sur le manche, les jambes qui battent dans le vide.
- J'MAÎTRISE HEIN ! Il annonce à la cantonade.
Mensonge éhonté. En bas, ça commence à réagir. On lui demande s'il faut intervenir. Certains se marrent. Des flashs le foudroient malgré tout.
- NAN NAN, J'AI LE TRUC !
Il tente de se redresser, secoue les épaules, fait genre qu'il est parfaitement en contrôle. Sauf que l'OCQ 500 a l'air de capter la douille et se met à piquer du nez à répétition, comme pour se lancer dans un salto qu'il avorte systématiquement dernière minute, secouant Elliot comme un sac de pommes de terre.
- RESTE EN PLACE BORDEL !
Le balai fait un brusque virage sur la droite, Elliot manque de s’éjecter tout seul, s’accroche comme un cowboy en plein rodéo, bascule en arrière, les jambes volant dans deux directions absurdes :
- WOH WOH WOH WOH WOH !
Un petit looping imprévu le fait tourner sur lui-même. Il s’accroche comme il peut, serre les dents, se tasse sur le manche pour pas finir projeté dans le décor.
- OK, J’AI UN PEU MOINS LE TRUC.
Freya est pliée de rire à côté, les caméras captent tout. Jun s’avance, l’air plus préoccupé.
- Elliot, vraiment, t’es sûr que...
- OUI, OUI, C’EST JUSTE… UN PEU... CAPRICIEUX, CE MODÈLE...
Il tente de stabiliser. Le balai vibre. Mauvais signe. Il fait un écart nerveux, rebondit presque sur lui-même, et cette fois, c’est trop. Elliot se retrouve à moitié retourné, suspendu par une jambe, les bras ballants dans le vide.
- PUTAIN MAIS C’EST QUOI CE BALAI ??!
La photographe est en larmes, morte de rire. Freya aussi. Jun tente de le guider, mais Elliot, par pure fierté, refuse catégoriquement de l’aide.
- LÂCHEZ-MOI, JE VAIS LE DOMPTER.
Mauvais choix de mots. Le balai le sent. Jure, il réagit à l'instant même où Elliot balance sa réplique. Il fait une dernière embardée. Elliot lâche une exclamation gutturale et, dans un dernier réflexe de pur instinct de survie, il se jette sur le balai de Freya et s’y accroche comme une moule à son rocher.
- OK, STOP, STOP, J’ABANDONNE !
Son balai fou s’éloigne tout seul, continuant de faire des petits soubresauts d’insolence, tandis qu’Elliot, toujours scotché à Freya, reprend difficilement son souffle. Un long silence. Puis, explosion de rires en bas. La photographe essuie une larme, Jun plaque une main sur son front. En bas, il entend une sale réplique qu'il soupçonne de venir de son producteur, et auquel il balance un énorme doigt.
- Alors Blackburn, t’as perdu ton mojo ?
Elliot garde un instant le front collé à l'épaule de Freya, avant de lâcher d’un souffle dramatique :
- Ce balai me déteste.