Le choix ne lui est guère laissé. Nikolaï se poste au-dessus de lui, véritable tour humaine qui projette sur Basil une ombre brute, figée. Un instant bref. La main du russe l'empoigne pour le hisser vers le haut sans la moindre délicatesse, et avec une aisance absurde. Basil tousse pauvrement, n'a pourtant pas le temps de se plaindre que l'autre le force à avancer, un bras jeté par-dessus ses épaules pour le soutenir afin qu'il ne chute pas directement sur le sol. Basil avance. Il ne sait pas pourquoi il avance, mais il avance, la gerbe au bord des lèvres et les poumons enflammés. Pantin désarticulé, il court même, sans équilibre réel, sans savoir vraiment où il va. Dans la périphérie de sa vision, d'immonde points noirs qui menacent de lui ôter la vision complètement.
Il ne dit rien pourtant, prend sur lui, et suit. Pour beaucoup, parce qu'il n'a plus la force de rien dire, ou alors parce que le russe l'entraine d'un pas ferme sans lui laisser le choix. C'est dur. Affreux, même. Comme un cauchemar que l'on vivrait éveillé. Basil se prend à se demander si on les voit. Si quelqu'un va se foutre de lui dans quelques minutes, quelques heures, de s'être laissé martyriser comme ça par Nikolaï. Mais il est trop tôt, bien trop tôt pour que quiconque soit dehors à profiter du spectacle pathétique qu'il doit sans doute offrir. Tout s'arrête brutalement, alors que ses baskets se figent au même instant que celles de Nikolaï, et que le russe le laisse tomber sur le sol. Marionnette aux fils coupés, il reste là à fixer la terre, avec la violente envie de vider tout le contenu de son estomac dans l'herbe à côté.
Rien ne sort.
Nikolaï a tort. Qu'il ne peut pas faire. A l'impression de le lui avoir prouvé si profondément que le russe va se détourner en crachant au sol, affirmant qu'il est faible. Mais le garçon reste. Tour immobile et rigide au-dessus de lui, il reste, campe sur ses positions. Demain plus facile, a-t-il dit. Demain. Demain Basil aura t-il retrouvé l'usage de ses jambes ? Grande question. Il a l'impression nette d'avoir été immolé vivant. Parvient à peine à respirer. Mais il a constaté par lui-même que c'était possible. A vu Nikolaï courir, et courir encore, sans se plaindre une seule fois. Faire des pompes, sans broncher, et même des abdos, et courir encore. Il semble imperméable à la peine, à la douleur, à la fatigue elle-même. Est-ce qu'il a souffert comme Basil souffre, au départ ? Il aime à penser que oui.
Parce qu'alors peut-être que Nikolaï a raison, et qu'un jour il sera fort comme le russe, capable de se défendre, et de courir des kilomètres sans s'essouffler.
- Ok, il répond alors, dans un souffle cassé.
Dans son regard, un éclat. Déterminé, malgré la fatigue. Il lève une main pour demander l'aide de l'autre garçon, qui le redresse sans effort. La journée va être longue. Il rêve de retourner s'écrouler dans son lit, pour ne pas ressurgir avant plusieurs heures. Mais ça va être l'heure du petit-déjeuner. Du cours d'Étude des moldus, puis d'Histoire de la magie. Alors il inspire profondément, pousse un long soupir, et se secoue mentalement avant d'embrayer, le corps endoloris et le sang qui lui mord les veines, avec ce petit excès d'adrénaline étrange qui le rend presque indifférent à son état.
- On va manger ? Il demande en guise d'invitation.