



13 ans Sang-Mêlé·e Française Notoriété






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Femme - Troisième année
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L’air est chaud. Beaucoup trop chaud. J’ai l’impression de me liquéfier comme un bonhomme de neige sous un lance-flammes. De n’être qu’une tartine oubliée sous un grille-pain. Qui crépite doucement. Qui fume un peu. Je suis sûre que si quelqu’un appuie sur moi, je vais me transformer en miettes. Aaaargh. Affalée sur le tout nouveau canapé. Cadeau de l'oncle Bol…aldwin.. Baduin ? Baudin ? Babouin ? -peu importe. Il n’a qu’à avoir un nom plus simple. Il aurait pu s’appeler Bôtruc que ça changerait rien.
Bref, les jours après Noël, je trouve que c’est l’entre-deux le plus inutile de l’univers. C’est comme si le monde entier était coincé dans un ralentissement temporel, incapable de décider s’il veut continuer la fête ou tomber en hibernation. Moi, je suis bloquée entre ces deux états. Soit je fusionne définitivement avec le canapé, soit je me lève et je révolutionne le monde.
La maison est vide. Enfin, presque. Dylan est à l’étage, probablement en train de méditer sur le sens de la vie. Adam, Boldwin et les adultes sont partis faire des courses, ou je ne sais quoi d’aussi ennuyeux que regarder de la peinture sécher. Maman est partie en urgence au travail. Ce qui signifie une chose.
Je suis seule.
Et je suis libre.
Je laisse ma tête tomber en arrière sur le coussin. J’observe le plafond. Plafond blanc. Rien d’excitant. Je plisse les yeux. Peut-être que si je le fixe assez longtemps, il va se passer quelque chose. Une révélation divine. Une faille spatio-temporelle. Un pigeon qui s’écrase sur la fenêtre. Rien. C’est décevant. Ô monde cruel !
Je me redresse en grognant. Il faut que je fasse quelque chose, sinon je vais me dissoudre dans le canapé et devenir un meuble à part entière. Dyl ? Pas de réponse. Dylan ?! Toujours rien. Soit elle est en train de faire une sieste tellement intense qu’elle a quitté son corps, soit elle m’ignore volontairement. Les deux probablement.
Je roule hors du canapé avec la grâce d’un phoque échoué et j’atterris par terre. Sol froid. Je regrette instantanément mon choix. Je me redresse à moitié, me traîne jusqu’à la porte de la cuisine en rampant comme une limace dépressive. Une fois debout, j’ouvre le frigo avec l’excitation d’un lapin en rut.
Déception absolue
Constat n°1 : Il y a beaucoup trop de trucs sains ici.
Constat n°2 : Rien n’est déjà préparé.
Constat n°3 : Je vais mourir de faim dans les trois prochaines minutes.
Je referme le frigo lentement. Trahison dans ma propre maison. J’ai besoin d’une alternative à ma faim. Je me hisse sur le plan de travail et tape du pied dans le vide, pensive. Il y a sûrement quelque chose à faire.
Le four ? Non. Trop dangereux. Je tiens encore un peu à mes sourcils.
Le micro-ondes ? Trop bruyant.
Les placards ? Trop bien rangés.
La boîte à biscuits ? Ah. Intéressant.
Je saute du plan de travail et ouvre la boîte. Vide. Tragédie. Un drame en plusieurs actes. J’imagine déjà mon éloge funèbre.
C’est à ce moment précis que mon regard tombe sur un paquet de farine. Brillant. Dylan ! T’es prête pour une expérience scientifique de haute voltige ?! Toujours aucune réponse. Elle est probablement en train de méditer sur la patience infinie qu’il lui faut pour survivre à mon génie ! Tant pis. La science ne s’arrête pas à un manque d’applaudissements.
Je déchire le paquet de farine. Un nuage blanc explose dans l’air. Magnifique. Tel un pet de fou…ée. Ée. fée. De fée. Euuuuh. Donc. Magnifique on disait ! Aussi magnifique que moi-même, magicienne de la grandeur ! Légère. Fragile. Mystérieuse. Avec dans les mains, une poudre magique en attente d’être libérée.
Et je la libère !
Je souffle dedans, comme un dragon cracheur de farine. BOUM. Un nuage blanc explose autour de moi, me recouvrant comme si j’avais traversé un blizzard. DYLAN ! VIENS VOIR ! J’AI INVENTÉ UN NOUVEAU CLIMAT ! Encore pas de réponse. Cette enfant est une déception.
Je tousse, aveuglée par ma propre générosité. La farine se dépose sur mes cheveux, mes vêtements, mon âme. J’essaie de chasser le nuage en agitant les bras, mais ça empire la situation. Je viens de transformer la cuisine en champ de bataille enneigé. C’est parfait. Je m’essuie la joue, laissant une trace nette au milieu du blanc. Camouflage activé. Je repère une bouteille de lait.
Farine + lait = pâte.
Pâte = gâteau.
Gâteau = œuvre d’art.
Dylan ! Je vais cuisiner !
Je sors un saladier. Je jette de la farine dedans. Un peu de lait. Beaucoup de lait. Trop de lait. Erreur de calcul. Je mélange avec une cuillère en bois, mais la pâte ressemble plus à une soupe inquiétante qu’à quelque chose de comestible. Ça passe. Ça ira. Pas de soucis. Ne vous en faites pas !
Je compense avec du sucre. Beaucoup de sucre. Trop de sucre. Je goûte. Ça croque. Hum… Mitigée comme goût. Je rajoute du cacao. Puis du sel. Puis du miel. Ça va être incroyable. Ou immangeable. Mais l’important, c’est l’intention qu'il dise !
Je verse mon mélange dans un moule. Ou du moins à ce qui y ressemble. Le truc visqueux souffre. Je le regarde. Il me regarde. On se jauge.
Je décide d’enfourner le tout sans réfléchir aux conséquences.
Le vieux four magique couine. Il me supplie d’être un merlin venu du ciel.
J’appuie sur un bouton au hasard. Rien. Un autre. Rien. Un troisième. Un BIP retentit. Victoire !
J’attends. Dix minutes. Ou vingt. Ou trente.
Y’a un truc qui hurle.
Y’a une odeur de brûlé qui commence à envahir la cuisine. Un soupçon de panique naît en moi. Petit rappel : Je tiens à mes sourcils.
Problème : J’ai mis la pâte directement sur une plaque, par un moule.
Deuxième problème : Ça a coulé.
Troisième problème : J’ai oublié que la pâte cuit.
Et là… fumée. OK, plan B. J’ouvre le four. Trop tard. Une odeur de chaos et de désespoir s’échappe, accompagnée d’un épais nuage sombre.
Je viens d’ouvrir une brèche dimensionnelle vers l’Enfer.
C’est ce moment que choisit Babouin pour rentrer avec Adam et les autres.
Il s’arrête. Il me regarde. Il regarde la cuisine. Il regarde mes cheveux couverts de farine, mes mains collantes, ma tentative ratée de masquer l’odeur du crime. D’un coup de baguette de sa part, le four cesse de hurler et de fumer. Je lève mon torchon comme une magicienne dévoilant un tour raté. Tadaaa ? Silence. Long silence. Très long silence. Mabel… Son ton est celui d’un homme qui vient de découvrir un cadavre sous son plan de travail. Le même que maman ! C'est celui qui regrette tout.
Adam passe la tête dans la cuisine. Il fixe la scène. Me fixe. Soupire. J’aurais dû parier sur ça. Baldwin masse son front comme si cela pouvait annuler la réalité. Qu’est-ce que tu as fait ? Je jette un regard au moule noirci. Puis au sol farineux. Puis à mes mains. Une expérience culinaire révolutionnaire. Il souffle. Il se prépare mentalement. C’est un gâteau tonton ! Baldwin médite sur sa vie. Et il est où, ton gâteau ? Je désigne la plaque noire, la substance carbonisée qui a fusionné avec le métal. Et le résultat ? J’observe mon chef-d’œuvre raté. Je le tapote avec une cuillère.
C’est dur.
Très dur.
Je pense qu’on peut le commercialiser comme un nouveau matériau de construction. Dylan passe la tête depuis l’étage. Pourquoi ça sent la catastrophe ? — Parce que c’est une catastrophe. Adam soupire comme si sa vie venait de raccourcir de dix ans. Baldwin regarde l’état de sa cuisine et me regarde comme si j’étais une entité qu’il ne savait pas comment gérer. Tu vas nettoyer avant que ta mère rentre — Évidemment — Tout — Ça inclut la farine sur moi ou juste le sol ? Il me fusille du regard. Il pointe la salle du doigt, le fait tourner sur lui-même. T.o.u.t. Je claque des doigts. Dylan !!!! Il va falloir que tu descendes ! On va procéder à un nettoyage scientifique de grande envergure. Elle hésite. Me jauge. Tu te fiches de moi là ? Silence. Absolument pas. Un autre silence.
Bon, peut-être un peu.
Adam tourne les talons, Baldwin regrette d’exister.
Moi, je souris. J’adore ça.