Il est désarçonné, Leo. Enfin. Désarçonné. S'entend. Pas que Leo chevauche le moindre destrier jusque là, en dehors d'une chaise rigide au bois un peu écaillé. M'enfin, on peut être désarçonné sans même monter sur l'ombre d'un cheval. Ni sur un cheval d'ailleurs. Bien que ce soit plus facile de monter sur un cheval que sur son ombre. Bref. L'a pas vu venir la question le gars, alors il reste regarder bêtement Miss Abbott avec les méninges qui galopent - et c'est vachement compliquer de galoper quand on est désarçonné, voyez. Il garde le pied à l'étrier, quand même, et ça fait qu'il se fait un peu trainer au sol sur des dizaines de mètres. Mentalement quoi. Ça fait un mal de chien.
Focalisé sur la question qu'il se répète en boucle, il réalise que faut pas tomber à côté.
Nan parce que c'est tellement spécifique qu'il peut pas s'empêcher de se dire que Miss Abbott, quelque part, sait. Que c'est un test. Évidemment que c'est un test. Seul le vrai connaitrait la bonne réponse. C'est un code secret journalistique, nan ? Sans doute que tous les grands reporters de la Gazette passent par là avant de décrocher un poste. Et Leo, lui, il doit prouver qu’il est Jonathan Berkins, journaliste de terrain. Il serre les dents. Il serre les genoux. Il serre tout ce qu’il peut serrer. Un troll en colère et un gobelin armé d’une cuillère. Merde.
- Le gobelin.
Il balance ça du tac au tac, parce que Jonathan Berkins aurait répondu du tac au tac. S'entend, il répond dès qu'il a réussi à remonter sur le cheval, soit ça fait bien dix secondes qu'il ouvre et ferme la bouche comme un crétin à se visualiser trainé au sol par l'étrier d'un canasson lancé pleine balle dans un hippodrome. N'empêche que quand il balance ça, ça sonne sérieux. Grave. Décisif. Il cligne lentement des yeux, laissant le poids de sa réponse s’installer dans la pièce. Puis il ajoute en chuchotant, comme si des espions les écoutaient :
- Les cuillères sont les armes les plus redoutables qu'il soit, ensorcelées par les mauvaises mains. Vous le savez très bien. Clin d'œil.
Sur un malentendu, c'est un référence au sombre article d'une gazette d'il y a quelques années, n'est-ce pas ? Est-ce qu'il n'a pas déjà lu un article au sujet de cuillères ensorcelées et de gobelins sanguinaires ? Bon. Au pire, il prétendra. Il est bon pour prétendre. Il est Jonathan Berkins, bordel. Il se cale dans son siège, fièrement, comme un gars qui vient de balancer un scoop de première page. Nouvelle question. Son plat préféré. Leo se fige, brusquement pris de sueurs froides. Il y a une bonne réponse, elle l’a dit. Une bonne. Pas des. C’est terrible.
- Heu... alors moi j’suis quelqu’un de très… adaptable.
Insuffisant. C'est évident. Maintes fois en classe on lui avait dit qu'il esquivait les questions en offrant des non-réponses. Il avait mis longtemps à comprendre ce qu'étaient les non-réponses. En gros, ça voulait dire que fallait faire un choix. Trancher entre un oui et un non, au lieu de balancer pourquoi on pourrait vouloir dire les deux à la fois. Alors, il fallait bel et bien que Leo choisisse un plat. Un qui donne envie, finalement, à Miss Abbott, de déjeuner avec lui tous les jours de la semaine au moins. Pas parce qu'elle est jolie attention, mais parce que s'il est employé à la Gazette du sorcier, il se retrouvera sans doute à la table d'autres employés de la Gazette du sorcier comme Miss Abbott.
Qu'est-ce qui pourrait bien mettre Miss Abbott en appétit cependant ? Aime-t-elle les pâtes fantômes ? Personne ne connait jamais les pâtes fantômes. Parfois il s'imagine que c'est Papa qui a inventé les pâtes fantômes, et qu'il pourrait gagner des tonnes d'argent à proposer sa recette à de grands restaurants de la région. Alors, parce que c'est tout à fait exceptionnel finalement, il se décide à intriguer Miss Abbott, plutôt que de la mettre en appétit. Peut-être qu'elle serait tellement intriguée qu'elle voudrait elle aussi goûter les pâtes fantômes et déjeuner avec lui tous les jours de la semaine à la table des employés.
- J'ai quand même ma petite préférence, comme tout le monde ! Il annonce avec l'air d'un conspirateur joyeux. Les pâtes fantômes. On pourrait croire comme ça qu'elles sont fades et décevantes, mais vous savez les fantômes ne sont ni fades ni décevants, quand on reste leur parler suffisamment longtemps. Pas que vous devriez parler à des pâtes fantômes bien sûr. Non les pâtes fantômes ça se déguste. C'est imprévisible. Plein de surprises. Bon le plus dur c'est encore de les trouver dans l'assiette en réalité, mais ça reste une belle aventure.
Il a sauvé la mise. Il le sait. Ça, c’est du journalisme de qualité. Troisième question. Le dilemme ultime. Un seul outil pour survivre à une journée infernale. Leo fronce les sourcils comme un stratège en pleine bataille décisive. Il passe en revue toutes les options dans son cerveau en ébullition. Il ouvre la bouche. Il la referme. Puis il claque des doigts, et se redresse d’un coup, frappé par le génie absolu :
- Une fiole de Véritaserum, Miss Abbott.
Il balance ça comme un détective vétéran qui vient de résoudre l’affaire du siècle. Il laisse un blanc dramatique, fixe Miss Abbott, puis, d’une voix presque solennelle, il explique :
- Parce que si le rédac’ chef est grognon, on saura enfin pourquoi. S’il a pas dormi, s’il a perdu au poker contre un gobelin armé d’une cuillère. Si la secrétaire me méprise, je saurai si c’est à cause de mon parfum ou de mon nom de famille. Et si la machine à café fait que des expressos brûlés… Il marque une pause pleine de gravité, avant de poser ses deux coudes sur le bureau, comme s’il livrait un secret d’État : … on saura qui est derrière tout ça. Son regard se perd au loin, façon héros tragique face à une conspiration mondiale. Parce que c’est pas une erreur, Miss Abbott. Une machine à café qui brûle systématiquement le café, c’est un sabotage. Un acte prémédité. Une rébellion silencieuse contre la société. Et moi, en tant que futur journaliste de terrain, je me dois de dénoncer ces dérives. D’alerter les consciences. D’exiger justice.
Il tape sur le bureau, comme un orateur enflammé au cœur d’une révolution historique. Puis, réalisant qu’il s’est peut-être un peu emballé, il se racle la gorge et ajoute plus posément :
- Ou alors un trombone. Un trombone c’est bien aussi. Un trombone ça passe partout. Ça peut réparer une machine à café et sceller les plus beaux dossiers réclamés par le rédac' en chef, pis si on veut rendre coup pour coup à la secrétaire méprisante, il suffit d'entamer une guerre et de les enchanter pour qu'ils aillent lui trouillotter tout son agenda ou s'emmêler pêle-mêle dans les interstices de sa machine à écrire. Voyez.
Silence pesant. Puis la vraie question tombe. Pourquoi travailler à la Gazette ? Là, c’est le moment décisif. Leo se redresse. Il prend une grande inspiration. Il réfléchit à tout ce qu’il pourrait dire. Aux grandes raisons. À la noblesse du journalisme. À l’impact des mots. À la passion de l’investigation.
- J’aime bien les histoires. J’aime bien les écrire aussi, parfois. Et les lire. Et les raconter. J’suis bon pour ça. Même que parfois j’arrange la vérité, mais juste un peu, pas pour mentir, juste pour que ce soit plus intéressant, voyez. Comme un bon article. En plus j'super fort pour trouver des mots dans le dictionnaire, et même en inventer. Alors.
Il croise les bras fièrement, défie Miss Abbott du regard.