



Journaliste - Gazette du Sorcier 24 ans Sang Inconnu Britannique Notoriété
Je le regarde s’asseoir et, déjà, c’est un drame.
Non, vraiment. Il a une bonne tête, hein, je ne dis pas le contraire, mais pas la tête. Pas la flamme journalistique dans les yeux. Pas ce petit éclat inquiétant qui dit : je vais fouiller dans ta vie, retourner chaque parchemin de ton existence et peut-être découvrir que ton arrière-grand-père trempait dans un trafic illégal de licornes. Juste pour le plaisir de l’écrire en première page -évidemment.
Non, lui, il a l’air… “gentil.”
Oui, oui. Cet adjectif même qu’on utilise pour qualifier quelqu’un qui ne nous plaît pas après un date aussi insipide qu’un jus de citrouille éventé et aussi excitant qu’une démonstration de tricotage de tapis volants par un gobelin myope -non ce n’est pas du vécu ! Occupez-vous de vos affaires !
Je bats des paupières, prise d’un doute profond sur ma propre existence. Bonjour… Peut-être que c’est moi qui ai un problème. Peut-être que je suis trop exigeante. Peut-être que mon seuil de tolérance pour les gens normaux est aussi bas que la crédibilité de la rubrique astrologie de la Gazette. Mais là, tout de suite, en le regardant, je ressens une immense détresse intérieure.
Mais bon. On ne va pas se laisser abattre.
Je me redresse légèrement avec la prestance d’un veracrasse persuadé d’être un phénix, ajustant mon air de journaliste sérieuse -rires enregistrés en fond sonore. Je lève la main avec un geste noble, façon ministre qui s’apprête à annoncer une taxe sur l’air. Dites moi… je m’enfonce dans le dossier de la chaise avec l’élégance d’un chat qui vient de renverser un verre d’eau, et fait semblant de ne pas l’avoir vu. Dans un duel à mort entre un troll en colère et un gobelin armé d’une cuillère, sur qui pariez-vous ? Pause dramatique. Je tapote le bout de ma plume contre le parchemin devant moi. Comme si j’allais noter quelque chose d’important -alors qu’en vrai, j’ai juste dessiné un petit hibou avec un monocle. Et deuxième question, quel est votre plat préféré ?
Deux questions, et pas des moindres. Je laisse flotter le suspense, guettant sa réaction. C’est important, je l’observe, les yeux mi-clos comme si j’étais sur le point de lui révéler le secret de la tarte de ma grand-mère. Je sais, ça semble anodin, mais ça en dit long sur un homme. Les journalistes, vous savez, sont comme des plats. Certains sont épicés et mordants, d’autres sont fades et décevants. Vous, vous seriez quoi ? Je hoche la tête lentement, comme si cette affirmation faisait sens. Elle ne fait aucun sens.
Mais la crédibilité, c’est avant tout une question d’attitude.
Je fais tourner ma plume -enfin celle d’Abbott- entre mes doigts . Hochant la tête d’un air inspiré, comme si je venais de dire quelque chose d’absolument révolutionnaire. Et avant même qu’il ne puisse répondre, je frappe de nouveau. D’ailleurs, troisième question : vous êtes coincé dans une pièce avec un rédacteur en chef grognon. Une machine à café qui ne fait que des expressos brûlés. Et une secrétaire qui vous méprise ouvertement. Vous n’avez le droit qu’à un seul outil pour survivre à cette journée infernale. Qu’est-ce que vous prenez ? Attention, n’oubliez pas, toutes vos réponses seront analysées psychologiquement par une experte en sciences comportementales. Bien évidemment. Je ne précise pas que l’experte en question, c’est moi. Et que je n’ai absolument aucun diplôme en sciences comportementales. Mais ça, il n’a pas besoin de le savoir.
Tout sourire, je laisse tomber ma plume avec l’énergie de quelqu’un qui vient de mettre en échec un roi. Le suspense est à son comble. Je m’enfonce encore plus dans le fauteuil d’Abbott, en posant mes mains sur l’accoudoir. L’air faussement impassible alors qu’en vrai, j’attends ses paroles avec une excitation démesurée, telle une baleine morte échouée sur une plage du Connemara. Puis, dans un élan de générosité, je lui donne un indice. Il y a une bonne réponse, Et ensuite un bon coup de pression aussi. Et je la veux. Est-ce que moi-même je sais quelle est la bonne réponse ? Absolument pas. Mais ce n’est pas la question. L’important, c’est qu’il le croit.
Je tapote mes doigts sur la table, le laissant mijoter quelques secondes. Puis, histoire d’équilibrer les choses, sans changer de ton, je lâche avec désinvolture : Ah, et tant qu’on y est… pourquoi voulez-vous travailler à la Gazette ? Parce que bon, faut bien que je glisse une vraie question dans le tas. Histoire de faire illusion. Pas cruche la goule !