Elle attrape les documents d’un geste sec, replaçant les feuilles dans leur ordre exact aussi vite qu’elle peut. Son regard passe de son dossier à l’homme qui lui fait face. Plus grand, plus large, plus brut dans son attitude. Elle l’observe, sans ciller, une fraction de seconde trop longtemps pour que ce soit anodin. Son accent l’intrigue, sa manière de parler, son ton grave qui vibre encore dans l’air. Pas d’excuse, pas de civilité feinte. Juste une question directe, simple, à laquelle elle pourrait répondre par un mot et partir. Mais elle ne le fait pas.
Elle se relève, redresse légèrement son port de tête, réajuste une manche invisible. Un mouvement imperceptible, un geste automatique pour remettre de l’ordre là où il n’y en a jamais eu besoin. Son expression reste de marbre. Son regard aussi froid que l’ombre projetée sur les murs du Ministère. Puis elle glisse sa main sur son épaule, là où l’impact s’est fait ressentir. Une douleur sourde, rien d’inquiétant, mais assez pour être notée. Le geste est bref, précis, presque mécanique. Pas une plainte, pas une crispation. Juste une vérification. Son expression reste figée. Rien qui mérite d’être mentionné. Une réponse sèche, laconique. Pas un mensonge, pas tout à fait une vérité non plus. Il l’a percutée avec assez de force pour qu’elle enregistre le choc, mais elle refuse d’en faire un sujet. Ce serait lui donner trop d’importance et elle n’a pas le temps pour cela.
Pourtant, elle ne bouge pas.
Les couloirs continuent de s’animer autour d’eux, des silhouettes pressées qui n’ont pas le temps de s’attarder, qui les contournent sans un regard. Une rumeur constante, un bruit de fond permanent qui se fond dans le silence entre eux. Son regard détaille le visage de son inconnu, essayant de savoir d’où vient son impression de déjà-vu. Elle enregistre l’information. Parce qu’elle ne laisse jamais une interrogation sans réponse. Mais son attention glisse un instant sur les documents ramassés. Le désordre dans leur alignement la dérange, un pli infime se dessine entre ses sourcils. Elle replace le tout avec minutie, lissant chaque bord, comme si cela suffisait à remettre l’univers dans son axe.
Puis, relevant les yeux, elle enchaîne, coupant court au silence. Puis-je déduire que vous ne travaillez pas ici ? Un constat de son esprit, pas une question. Il n’a pas la tête de l'emploi pour elle. Son ton est aussi froid que tranchant. Une lame glissant sur la conversation sans chercher à l’approfondir. Son regard ne s’attarde pas. Elle réajuste à nouveau une manche, une habitude presque inconsciente, comme si l’ordre était une extension naturelle d’elle-même. Avez-vous besoin que je vous montre le chemin ? Pas une offre. Pas une courtoisie. Elle veut qu’il refuse. Juste une manière de signifier qu’il prend trop de place dans son environnement. L’interaction doit se clore là. Et ça aurait pu être le cas, il aurait pu se détourner et elle, continuer son chemin, ranger cette rencontre dans les fragments inutiles de sa journée.
Mais un cri fend le hall.
Que personne ne bouge où je le tue !
Le temps suspend son vol.
Maintenant, rendez-moi ma gamine !
L’agitation du Ministère, constante et prévisible, se brise net sous l’impact de ces mots. Un silence pesant s’installe. Les pas précipités se figent. Les conversations s’étranglent. Alhena tourne légèrement la tête. D’abord par réflexe, ensuite par interrogation. Un homme, en bout de couloir. Grand. Sec. Les traits tirés par la fatigue ou le désespoir. Il n’a pas l’air d’appartenir au décor aseptisé du Ministère. Ses vêtements sont froissés, ses yeux trop vifs, trop hantés.
Mais surtout, il tient une baguette pointée sur un employé du Ministère et une lame sous sa gorge. Le pauvre homme en costume administratif lève les mains en tremblant, comme s’il venait de réaliser l’urgence de la situation. Où elle est ?! C’est comme un rugissement venu des entrailles. Où est-ce qu’elle est ? Pourquoi vous me l’avez prise ? Pourquoi vous me faites ça ! Je ne lui veux pas de mal ! Les regards fusent, les pas reculent. Les employés s’écartent doucement en une marée silencieuse, cherchant à se fondre dans le décor. Deux hommes près de la scène échangent une conversation silencieuse, c’est à eux qu’on parle. Mais personne ne se déplace encore.
Alhena, elle, ne bouge pas. Elle observe. Analyse. Le ton. La posture. Une respiration hachée, des doigts crispés sur le bois de la baguette. L’homme est peut-être un peu fébrile, mais pas insensé. Il est agité, mais ses gestes restent contrôlés. Cela ne ressemble pas à un simple coup de folie, mais à du désespoir. Une dernière demande. Une certitude d’avoir raison. Il veut quelque chose, quitte à détruire le peu de ce qui lui reste à vivre.
Et c’est bien là, le problème.
La brune reste impassible. Ses yeux glissent brièvement sur celui à ses côtés. Cet homme, est-il du genre à ignorer ce qui se passe ? Elle tente de capter son regard et fait un geste de tête vers une porte non loin. Elle ne veut pas tenter de s’enfuir, non. Il y a quelque chose, une enfant, seule, derrière l'entrebâillement, qui tremble. Mais Alhena ne doit pas se précipiter au risque de mettre en danger quelqu’un d’autre. C’est une situation délicate, où personne ne veut être celui qui fera la première erreur.
Et pourtant, il faudra bien que quelqu’un bouge en premier.