Alec n’avait pas remarqué les bruits de pas précipités derrière lui. Pas tout de suite. Son esprit était ailleurs, enfoncé dans cette foutue date qui se rapprochait, dans la froideur du matin qui s’accrochait à lui comme un mauvais pressentiment.
- Monsieur ? Monsieur ? Bonjour, excusez-m…
Il se retourne, prêt à répondre vaguement et continuer sa route. Mais ses yeux tombent sur elle. Tout se fige. Un battement de silence. Une seconde trop longue.
- Jules ?
Sa propre voix lui semble étrange. Comme si le nom lui-même avait été oublié trop longtemps, mis de côté sur une étagère poussiéreuse de sa mémoire. Ça parait impossible qu'elle soit plantée là. Ici. Maintenant. Pourtant, c’est bien elle. Un peu plus fine, les traits marqués par la vie, un regard toujours aussi clair, plus voilé qu’avant peut-être. Jules. Sa Jules. Le poids des années lui tombe dessus comme un putain de bloc de pierre. Quinze putains d’années. Il la voit, la Jules de dix-sept ans, assise en tailleur sur un bureau dans une salle de classe vide, en train de lui dire que les cours de potions sont une connerie monumentale. Il se revoit faire le mur avec elle pour aller piquer de la bouffe dans les cuisines, rire dans les couloirs en esquivant les surveillants. Il se souvient du dernier jour à Ilvermorny, quand il lui a promis d’écrire, qu’elle a juste souri sans répondre.
Il aurait aimé qu’elle soit là quand il a eu son insigne du MACUSA en main pour la première fois. Il aurait aimé qu'elle soit là pour l'conseillé quand tout partait en couille, que Lily arrivait pas à avoir de gosse. Il aurait aimé qu'elle soit là quand il a buté ce gosse sur Troutman Street. Il aurait aimé qu’elle soit là le jour où il a enterré Lily. Mais elle avait pas été là. Elle avait disparu. Après Ilvermorny, ni lui ni Lily, ni aucun de leurs potes l'avaient plus jamais revus. Jules, fantôme du passé, exhumé le jour où le sien lui pèse déjà sur le cœur. L’ironie est mordante.
- Ça alors... Qu'est-ce que... Tu fais là ?
Sa voix, incroyablement familière, brise le silence. Alec cligne des yeux, comme pour s’assurer qu’elle est bien réelle. Son expression se détend légèrement, un vrai sourire étire le coin de ses lèvres.
- J’pourrais te poser la même question. C'est pas une pique, pas un reproche. Juste un mélange d’amusement et d’incrédulité. Il la détaille, pas trop, juste ce qu’il faut pour capter qu’elle a l’air fatiguée. T’habites dans l’coin ?
Sa voix est un peu plus grave que dans ses souvenirs, plus marquée par le temps et les années. Mais son regard reste le même. Il croise les bras, l’air toujours légèrement surpris.
- Bordel, ça fait quoi… quinze ans ? Il secoue doucement la tête, comme si le chiffre lui-même lui semblait absurde. J’savais même pas qu’t’étais en Angleterre.
C’est honnête. C’est vrai. Il pensait qu’elle avait foutu le camp loin, ailleurs, dans un autre foutu pays, une autre vie. Leur bande entière de potes avaient fini par s'étioler avec le temps, même si c'est elle qui s'était tirée la première. Aucun d'eux avait jamais vraiment su pourquoi. Le fait est que les gens vont et viennent, sans que personne puissent les empêcher. C'est Lily qui lui disait souvent ça, quand il se prenait à devenir nostalgique. On sait pas de quoi demain sera fait Alec, ça se trouve on s'retrouvera. L'émotion qui le prend est carrément étrange alors qu'il reste là à observer Jules au milieu de son paysage quotidien, comme s'il s'agissait d'un mirage.