Charlie connaît chaque photo de l'album par coeur, et les anecdotes derrière l'image aussi. Elle pointe parfois du doigt un détail caché dans la scène, ou tourne les pages pour s'arrêter sur le cliché le plus intéressant. Elle raconte des morceaux d'histoires, entremêlés les uns aux autres, et à son empressement d'arriver aux deux dernières années où elle apparaît entre les bras de sa mère. T'as vu, ils m'avaient mis le chapeau de Maman là ! Ses yeux pétillent d'une tendresse pure, innocente, en parcourant des souvenirs créés grâce à l'album et aux nombreux récits d'Owen ou Freya. Tandis que Sasha quitte la table, Charlie continue de feuilleter le recueil sous l’œil distrait des jeunes filles en plein bavardage à propos d'une rumeur de nouvelle boutique à Pré-Au-Lard. L'odeur de savon remplace peu à peu celui du potage au-dessus de l'évier et quelques bulles s'envolent à travers le salon.
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Entre l'escalier rejoignant l'arrière-boutique et celui qui monte aux mezzanines, Sasha peut apercevoir une pièce étriquée, coincée-là sans même une porte. Les murs sentent la cire et le papier. Ils sont couverts d’étagères bancales ployant sous le poids d’ouvrages en tous genres : grimoires de Quidditch, traités de sortilèges commerciaux, manuels de comptabilité sorcière et vieux almanachs cornés annotés par Owen. Dans les coins, des piles branlantes de papiers, de carnets et de catalogues OCQ attendent d’être triées depuis des années. Un cadre de bois fendu trône au-dessus du petit bureau en chêne râpé, montrant Owen et Kate enlacés devant la boutique flambant neuve. Plus haut, hors de portée, les objets parlent : une batte brisée lors d'un premier match officiel, un badge de reporter jauni appartenant à Kate, un médaillon cabossé impossible à ouvrir, quelques lettres nouées d’un ruban dont la couleur a viré. C’est un capharnaüm figé dans le temps, à la fois sanctuaire et salle d’archives, témoin du passé glorieux et du présent chaotique des Carter.
À côté, la porte d'une chambre mansardée est entrouverte. Des teintes chaudes écaillées par le temps recouvrent les murs. Le lit, en bois brut aux montants solides, a les draps tirés pour laisser respirer le matelas. Tout ici est simple, fonctionnel, mais empreint d’une sensibilité discrète. Sur le chevet, une tasse vide, un livre à propos des propriétés du bois de sorbier, et une photo animée où Owen fait tournoyer une enfant rieuse accrochée à un balai minuscule. Plus loin, des trophées de Quidditch aux couleurs de Poudlard, un vieux bandana jaune et noir et un petit pot de basilic enchanté, taillé avec une minutie presque maternelle. Quelques vêtements suspendus à des patères évoquent le style sobre de la personne a qui appartient cette chambre : chemises en lin, pantalons de vol usés, pulls douillets. C’est le lieu de repos d'une jeune femme ayant renoncé trop tôt à l’adolescence, mais cultivant malgré tout dans le silence, l’amour des choses simples et solides - comme la terre, les plantes et le vol. Punaisée derrière la porte, une vieille photo de groupe prise à la fin de leur quatrième année montre un adolescent aux cheveux décoiffés tenant sa batte d’un air insolent ; le seul du groupe vers lequel Freya jette un regard, avec un demi-sourire qu’elle ne s’accorde plus depuis longtemps.
Après un détour angulaire étrange, trois marches apparaissent, menant à une porte massive et large. L'escalier semble bouché, encombré d'objets inutiles entreposés là pour gagner de la place.
Au bout du couloir, deux photographies observent Sasha, collées à une autre porte fermée. La première image montre une petite fille souriante à côté d'une fleur de tournesol, et la deuxième est un cliché plus récent d'Alison maquillée de manière différente. Au-dessus, d'anciennes lettres en bois formant son prénom ont été peintes à l'encre noire. On devine un clown qui tient un ballon à la place du "i". Soudain, la main de Charlie attrape l'avant-bras de Sasha.
— T'es perdu ? demande-t-elle en penchant la tête de côté. Son regard va du Gryffondor vers la porte fermée, et revient à l'adolescent qu'elle relâche. Elle a mis un sortilège, on peut pas rentrer. Papa s'est retrouvé avec la tête pleine d'encre pendant une semaine l'année dernière, assure la rouquine.
— Tu veux voir ma chambre ? Elle n'attend pas la réponse du Slave pour l'entraîner dans un recoin un peu tordu dissimulant un rideau épais décoré d'étoiles phosphorescentes. Charlie se fraye un passage et invite Sasha à le suivre. Sa chambre est un demi-cercle situé contre la véranda et agrémenté de plusieurs lucarnes. Les murs bleu nuit sont remplis de dessins représentant tantôt des créatures farfelues, tantôt des schémas d’objets magiques improbables. Sur le lit, une couverture patchwork mélange les motifs de l’équipe nationale de Quidditch d’Écosse et des hiboux fluo. Le matelas est envahi de peluches animées qui bâillent en voyant les deux sorciers entrer. Partout, des livres et des carnets codés côtoient d’anciens objets familiaux, et beaucoup de photos. Au sol, une malle en bois déborde de maillots, de prototypes de lunettes enchantées et d'affaires de vol rafistolées. Au plafond, un mobile suspendu représente une mini Coupe du Monde de Quidditch où de minuscules joueurs tournent lentement. Ça-et-là, des traces de bricolages inachevés : un balai raccourci pour "manœuvres de précision", une cabane à rapaces jamais terminée, une carte du monde annotée de "portoloins rêvés". Et sur le bureau, un mot griffonné à l'intention de Freya : “Ne range pas ! C’est un système organisé.”
Heureuse de faire découvrir sa bulle à son ami, Charlie sourit. Enfin, elle saisit une plume et gratte quelques mots sur un morceau de parchemin avant de retirer l'un de ses bracelets, et de donner les deux à Sasha. Tiens, pour envoyer à ta petite sœur, explique la Serdaigle au regard pétillant. Dans la paume du sixième année, à côté d'un bracelet de perles aux dizaines de couleurs, le papier dit "Pour Kalina, de la part de Charlie, l'amie de Sasha."
À cet instant, la silhouette de Freya passe le rideau à son tour. Sasha, tu vas rater l'heure du couvre-feu.