— Ah, évidemment, je soupire en levant légèrement les yeux au ciel. Comment ai-je pu oublier que dormir était une entrave au génie scientifique ?
Je le taquine, bien sûr. Mais je note quand même la nuance. Il dort, oui, mais de façon chaotique. Il s’adapte aux exigences de son métier, aux nuits passées l’œil vissé à un télescope, aux horaires inversés qui finissent par décaler l’organisme tout entier. Ça ne signifie pas nécessairement un problème, mais le sommeil fragmenté et décalé peut parfois avoir des répercussions subtiles. Des faiblesses passagères, un esprit un peu plus lent à récupérer… ou une magie qui vacille par moments.
Je le laisse parler, détailler son état avec une certaine assurance, et j’écoute sans l’interrompre. Il balaie mes questions comme s’il passait un contrôle de routine sans intérêt, alignant les réponses comme on récite une leçon. Aucun vertige, aucune migraine, une hygiène de vie globalement raisonnable… Il a réponse à tout.
Presque.
Car il y a ce geste, furtif mais pas assez pour m’échapper. Cette crispation discrète, cette main qui se referme et se rouvre dans un mouvement qu’il aimerait anodin. Il détourne le regard, signe immanquable d’un aveu qu’il préfère minimiser.
Puis il finit par le dire. Les crampes. Fugaces, selon lui. Mais elles existent.
Je reste silencieuse une seconde, juste assez pour laisser la dernière phrase flotter entre nous, pour lui donner le poids qu’il tente de lui retirer.
— Des crampes, je répète doucement, sans jugement, comme une simple constatation.
Je pourrais le questionner immédiatement, chercher à savoir à quelle fréquence, à quelle intensité, si elles se manifestent plutôt après l’effort ou au repos. Mais je sais que le brusquer maintenant serait la meilleure façon de le voir se refermer. Alors, je me contente d’hocher la tête et de me lever tranquillement, me dirigeant vers un petit meuble où sont rangés quelques potions et onguents.
— Ce n’est peut-être rien, effectivement, je dis en tirant doucement un tiroir. La fatigue musculaire, un manque de minéraux… ou une posture de travail pas adaptée. J’imagine que tu passes des heures dans la même position à observer les étoiles ?
Je reviens vers lui, posant un flacon sur le bureau avant de reprendre ma place en face.
— On va tester quelques mouvements, voir comment tes muscles réagissent. Je veux juste m’assurer que ce n’est pas lié à un problème plus profond.
J’adopte un ton neutre, presque détaché, comme si je parlais de la pluie et du beau temps. Pas question de lui laisser croire que j’imagine déjà un mal incurable. Juste un bilan, un simple constat.
Je le regarde avec un sourire en coin, reprenant volontairement sa propre logique.
— Et puis, quitte à être ici, autant me prouver que je n’ai aucune raison de te dire « je te l’avais bien dit », non ?
Je me lève et fais signe à Aldebert de se redresser à son tour. Ces tests ne sont rien de bien sorcier, et surtout, je veux éviter qu’il se sente comme un patient en observation. Je commence par quelque chose de simple :
— Lève les bras à l’horizontale, paumes tournées vers le sol, et garde-les ainsi quelques instants.
Un test basique pour observer d’éventuels tremblements, un relâchement musculaire involontaire, ou même une asymétrie dans la posture. Puis, j’ajoute :
— Maintenant, ferme et ouvre les mains plusieurs fois, lentement, puis plus rapidement.
Je note les tensions, les petits blocages éventuels. Parfois, ce genre de gestes simples révèle bien plus que ce que les gens pensent. Une crampe peut être anodine, mais des muscles fatigués, crispés ou un relâchement nerveux peuvent en dire long.
— Maintenant, appuie tes paumes contre les miennes et pousse légèrement. Je veux juste voir si tes muscles réagissent de façon homogène.
Un test de résistance tout aussi anodin en apparence, mais qui pourrait me donner une meilleure idée de la force qu’il exerce inconsciemment sur ses muscles. S’ils sont fatigués ou s’ils présentent une faiblesse inhabituelle, je le sentirai immédiatement.
J’observe son visage pendant ces gestes, autant que ses mouvements. Aldebert est un homme d’orgueil, il minimisera toute gêne, mais un froncement de sourcils, un tressaillement à peine perceptible, ou une hésitation dans l’exécution suffiront à me donner des indices.
Je ne cherche pas à l’alarmer, juste à comprendre.
Parce qu’aussi brillant soit-il, aussi capable de jongler avec les étoiles et les constellations qu’il est, son corps, lui, reste une mécanique comme une autre. Et une mécanique, même bien huilée, mérite parfois un ajustement avant que quelque chose ne se dérègle pour de bon.