Les couloirs résonnaient encore de quelques échos de pas précipités, un tumulte rythmé par un souffle court et une succession de pardon !, attention !, bougez-vous mes petits ! lancés à la volée à l’encontre des élèves trop lents pour esquiver un Horace Milbourne en pleine mission. Il avait une illumination, et comme à chaque fois qu’un éclair de génie traversait son esprit enfiévré, il lui était impossible de garder cela pour lui plus de quelques minutes. Et qui d’autre que Bartholomew Beckett, son plus fidèle complice, pour être le premier récipiendaire de sa grande révélation théâtrale ?
Le théâtre ! Le théâtre, bon sang !
Il n’avait pas dormi de la nuit – ou si peu – et s’était retourné dans ses draps en songeant à cette œuvre magistrale, cet opus oublié des dramaturges sorciers, qui se prêtait à la perfection à une mise en scène moderne par leurs chers étudiants. Il lui fallait son avis. Son oreille critique. Son sarcasme contenu mais toujours présent. Et c’est donc avec la grâce d’un centaure emballé qu’il poussa les grandes portes de la bibliothèque avec un fracas digne d’un duel en plein champ de bataille.
- Lord Beckett !
Sa voix fusa à travers l’espace silencieux, attirant instantanément une dizaine de regards courroucés, dont ceux d’étudiants penchés sur leurs parchemins et d’un fantôme un brin pincé. Mais il n’en avait cure, il bondit entre les tables, frôlant de peu une tour de livres branlante qu’un pauvre première année tentait d’aligner sur son bureau.
- Mon cher ami, j’ai eu une révélation nocturne !
Il s’arrêta devant le bureau de Bartholomew, s’appuya lourdement sur le bois poli, la respiration légèrement précipitée, mais les yeux brillants comme s’il venait d’assister à l’éclipse du siècle.
- Je sais quelle pièce nous allons monter cette année.
Il brandit sous son nez un livre poussiéreux, vraisemblablement déniché dans les archives du château, et l’ouvrit à la première page jaunie, pointant un titre avec la fierté d’un explorateur découvrant un trésor perdu.
- Les lamentations de Salomé Selwyn !
Il fit une pause dramatique, guettant la réaction de Bart. Une tragédie du dix-huitième siècle, inspirée des véritables événements de la sorcière Selwyn, condamnée à vivre dans un portrait hanté après avoir trahi son propre clan ! D’un geste théâtral, il tapota l’ouvrage, le tournant vers Bart comme s’il lui offrait une relique sacrée.
- C’est brillant, c’est grandiose ! Il y a tout : de la magie, du drame, de l’amour interdit, une scène où un duel oppose deux jumeaux maudits… Il leva un doigt pour appuyer son propos. Et ! Une apparition spectrale qui nécessite une mise en scène complexe mais terriblement audacieuse !