La porte claque derrière eux avec un bruit sec, avalé aussitôt par l’air tiède du printemps anglais. Le parc s’étale devant eux, vibrant sous une lumière dorée. Mabel est figée comme si elle venait de voir un présage gravé dans l’écorce d’un arbre. Ses yeux pétillent de mille complots, scannent l’environnement comme si elle venait de tomber sur une carte au trésor. Lui, il observe simplement la manière dont son manteau refuse de se poser correctement sur ses épaules. Un jour, il faudra qu’il lui dise que l’étiquette est censée aller à l’intérieur. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, elle a un air de prophète désorientée et ça lui semble être une posture importante. Les mains dans ses poches, il jette un regard au parc devant eux. Il écoute l'air. Il ne sait pas exactement ce qu’il écoute, mais il aime bien le faire. Mabel tourne la tête. Son regard est de flamme.
Il sent la tempête d’idées avant même qu’elle ne frappe. Il l’observe avec la patience d’un vieux chat qui a déjà vu trop de batailles inutiles et qui sait qu’il n’en sortira jamais vraiment vainqueur. Il pourrait dire quelque chose, prévenir peut-être, mais il se contente d’attendre, car avec Mabel, les révélations tombent comme la pluie en automne. Les noms de code. Les identités secrètes. Le camouflage. Le pigeonnage. Il hoche lentement la tête. Pas pour dire oui, pas pour dire non. Juste pour suivre la danse sans s'y jeter. Elle est Capitaine Chaussette du Chaos. Ça, il s’y attendait. Ce n’est pas sa première déclaration d’identité révolutionnaire. Il s’en rappelle vaguement d’une autre, Sir Pudding Électrique, il y a un an et demi. Peut-être qu’ils devraient tenir un carnet des moments historiques. Aujourd'hui, il est Grand Cornichon de l’Ombre.
Un silence. Il réfléchit. Pourquoi un cornichon ? Pourquoi de l’ombre ? Il visualise un bocal. Un liquide trouble. Un univers hermétique, une attente infinie. C’est… plausible.
- C'est vrai que les cornichons sont mystérieux. On ne sait jamais d’où ils viennent vraiment.
C’est tout ce qu’il répond. Pas plus. Pas moins. Juste ce qu’il faut. L'équivalent d'un oui. Il accepte le titre. Il ne sait pas encore ce qu’il implique, ni quelles responsabilités cela va engendrer, mais il le portera avec dignité. Mabel, elle, s’emballe déjà. Elle a vu quelque chose. Une cible. Une mission. Adam suit son regard. Il cherche l’élément déclencheur. Et il comprend.
- Le banc. Faut pas l'approcher.
Il le dit sans inflexion. Constat neutre. Fait indiscutable. Ce banc prétend à la normalité, mais ce banc, personne ne s'assoit dessus. Ce banc est louche. Ce banc écoute. Il observe les enfants qui courent plus loin, cette guerre de territoire bruyante. Il analyse. Comme Adam. Sauf qu'Adam ne prétend pas être un banc. Adam est un Grand Cornichon de l'Ombre. De l'autre côté du parc, un enfant court à toute vitesse, poursuivi par une horde furieuse. Trois autres gamins sur ses talons. Ils dévalent la pente du parc comme des bêtes en chasse. Adam les observe, impassible.
- Une guerre territoriale !
Mabel hoche la tête, les yeux brillants.
- Nous devons choisir un camp ! Adam se fige. Il analyse. Prendre une décision stratégique maintenant pourrait sceller leur destin dans cette contrée hostile. Ou alors… on peut former une faction indépendante. Il croise les bras, lève les yeux au ciel comme s’il pesait le pour et le contre d’une décision qui pourrait changer le cours de l’Histoire. Je crois qu'on devrait fonder d’un empire clandestin. Adam lève un doigt. Avec un QG secret.
Et là, il le voit. L’endroit parfait. Un vieux saule tordu, avec des branches qui s’entrelacent comme des bras maigres et noueux. Sous son ombre, des racines creusent un petit renfoncement naturel dans la terre, un abri juste assez grand pour deux enfants… le centre névralgique de leur empire en devenir. Il attrape la manche de Mabel et la tire dans cette direction d’un pas rapide. Ils filent entre les bancs suspects, esquivent les batailles déjà en cours, slaloment entre les pigeons-espions. Et lorsqu’ils atteignent l’arbre, Adam pose une main dessus comme un explorateur qui vient de découvrir un territoire inexploré. Il attend. L'idée fulgurante de sa jumelle pour leur nouveau QG. Car voyez, Mabel est une histoire qu’il aime comprendre. Il ne se lasse d'ailleurs jamais de l’entendre parler.