Je repose mon regard sur toi. Un instant, j’avais oublié que tu existais encore. Tu es là, devant moi, le dos droit, le menton relevé comme si tu voulais me signifier que tu existes, toi aussi, dans cet univers. Et voilà que tu tends ton bras. Quoi, tu crois vraiment que ça fonctionne comme ça ? Tu veux jouer ? Tu crois pouvoir inverser les rôles ? Un sourire étire mes lèvres. Lentement. Cruellement.
- On ne range pas Viviane Valcourt, darling.
Je prononce ça avec cette légèreté mordante, celle qui caresse avant de mordre, celle qui dit : je ne fais pas office de faire-valoir, moi. Mes doigts effleurent à peine ton coude, comme un caprice d’un instant, une caresse fantôme. Puis je le repousse.
- Gary le sait très bien.
Je pivote légèrement, j’ôte toute consistance à ta tentative. Tu es là, mais je ne t’y laisse pas de place. J’incline la tête, amusée. Les flashes sont éteints, mais je demeures sous le feu des projecteurs, tu ne vois pas ? Je ne t’accorde pas un regard de plus. Les projecteurs s’éteignent les uns après les autres, avalés par l’arrivée d’une toute autre lumière, plus feutrée, plus dorée. Les tables apparaissent, nappes tendues d’un claquement de doigts, chandeliers dressés comme des sceptres de cire, et tout autour de nous, les serveurs s’affairent déjà, comme une nuée parfaitement synchronisée. Un ballet de mains gantées qui ajuste, dispose, polit, perfectionne. Un monde qui se construit en temps réel.
Mon monde.
L’agitation vibre dans l’air, bruits feutrés de porcelaine, éclats métalliques de couverts qu’on aligne à l’infini, murmures précipités de ceux qui veulent s’assurer que tout sera parfait avant qu’il n’arrive. Je n’ai pas besoin de lever les yeux pour savoir que c’est Gary Oldmore que tous attendent. Et puis, il entre. Un pas lourd, une présence qui impose un silence instantané. Lord Oldmore n’a pas besoin de mots pour s’annoncer : il occupe la pièce. Ventripotent, massif sans être maladroit, il porte son embonpoint avec une assurance qui le rend imposant. Son ventre s’arrondit sous les broderies fines d’un veston soigneusement ajusté, mais ce sont ses yeux qui frappent. Vifs. Scrutateurs. Toujours en mouvement. Des yeux qui prennent tout, qui savent exactement qui compte et qui ne compte pas. Ses tempes grisonnantes ne l’alourdissent pas : elles l’anoblissent. L’âge ne l’a pas affaibli, il l’a huilé, poli, aiguisé. L'absence de sa femme n'éveille chez moi qu'un haussement de sourcil imperceptible.
- Gary.
Mon sourire est plus large, plus sincère. Il tourne la tête, et c’est comme si tout le reste du monde s’effaçait un instant.
-Viviane !
Sa voix résonne et tout ralentit autour de nous. Un instant, je suis une enfant qui accourt dans ses bras sous les plafonds trop hauts des salons d’été. Un instant, je suis celle qu’il a toujours connue, qu’il a vue grandir dans cet univers de velours et de dentelle. C’est mon espace. Il m’ouvre les bras, et j’y glisse avec aisance.
- Par Merlin, te voilà encore plus ravissante que l’été dernier.
- Je n’ai pas grandi d’un centimètre, je ne peux pas t’avoir manqué tant que ça.
Je ris, légère, et tout le monde écoute. Ils doivent écouter. Autour de nous, les verres s’emplissent en silence, les assiettes se posent avec une précision chirurgicale, et je sais que la mécanique du dîner tourne autour de notre conversation.
- Tu brilles autant que ton père, je suis certain qu’il est très fier de toi.
- Il l'est.
C’est une évidence que je m'efforce d'assener chaque jour lorsque je croise mon reflet. Je n’ai guère besoin d’humilité, de doute. Quelque chose brise ce moment. Un détail. Un regard. Celui de Gary qui dérive légèrement. Derrière moi. Je sais ce qu’il voit. Un garçon. Toi. Une silhouette mal intégrée au tableau.
- Et ce jeune homme est… ?
Je pivote. Mon regard se pose sur toi. J’évalue. Je pèse mes mots. Puis je parle.
- Lyle Sørensen. Le nom se détache dans l’air comme un fil de soie tendu entre nous. Petit-fils d’Oswald Sørensen. Le célèbre auror.
Je laisse cette information s’installer, comme un titre inscrit en lettres d’or. Son héritage est là, son ambition aussi. Le reste, il devra le gagner lui-même.
- Il voulait te rencontrer.
Autour de nous, les premiers invités commencent à s’installer, le cliquetis discret des chaises repoussées accompagne le mouvement. Un serveur passe, ajustant un centre de table trop imposant, et je sens déjà l’effervescence du dîner qui se prépare. Mais je n’en perds pas une miette. Je t’offre ton entrée. À toi de voir si tu sauras la traverser avec élégance, ou trébucher sur le seuil.